nobel_de_la_paixEntrevue avec Evo Morales, Président de La Bolivie
"Il y a danger d'un coup d'État en Bolivie"

"Il Manifesto" a interrogé le président de la Bolivie en visite à Rome sur les manoeuvres de la droite dans son pays. " Dans mon pays il existe des groupes paramilitaires et nous avons des photos de l'ambassadeur étasunien à côté d'un paramilitaire colombien". Dans sa visite dans la capitale italienne, il a dénoncé le sale jeu et a affirmé qu'il y a à l'intérieur une droite ayant sa base dans des groupes oligarchiques, et une extrême droite qui vient de l'ambassade des États-Unis. Son ambassadeur, Philip Goldberg, a été le chef de la mission étasunienne au Kosovo, après avoir été le bras droit de l'ambassadeur étasunien en Bosnie, Richard Holbrooke. Evo Morales sourit tout en te posant deux doigts sur l’épaule afin de mettre l'accent sur cet avis. Il est habillé d'une veste et d'une chemise brodée et sans col. Pour une fois il a délaissé dans sa valise le T-shirt, et le traditionnel justaucorps.

Il est arrivé en Italie dans un avion vénézuélien, il a récupéré le prix (nobel 2007), s'est réuni avec des représentants d'institutions politiques et patronales, il a également rencontré les représentants des mouvements sociaux italiens, et bien sûr il a essayé d'éclaircir l'affaire Entel, Compagnie de téléphone propriété d’Italia Telecom que la Bolivie veut nationaliser. (Telecom a présenté, par surprise, une demande d'arbitrage international devant un tribunal, le Centre International d'Arrangements et de Différents sur les Investissements- CIADI-, dans lequel la Bolivie ne fait plus partie depuis plus de six mois). En Bolivie, elle a laissé une situation suffisamment tendue : les tentatives de division sont de plus en plus violentes, récemment il s'est produit l'occupation de l’aéroport de Santa Cruz, au coeur de la zone Camba, la zone la plus riche, opposé à la zone Colla, celle des indigènes des montagnes. Il y a eu également un attentat contre un Consulat vénézuélien, des médecins cubains ont reçu chez eux des lettres de menaces, et des agents informateurs de l'Intelligence ont indiqué la présence d'instructeurs colombiens.

Monsieur le président, 21 mois après votre élection, comment avance la Refondation que vous avez promis pour la Bolivie ?

Il y a des hauts et des bas, avec l'opposition des secteurs conservateurs, qui ne veulent pas perdre leurs privilèges. Ils n’acceptent pas que l'on ait fortifié la nationalisation des hydrocarbures, garantie par des mécanismes légaux et constitutionnels ; ils n'acceptent pas que le pouvoir soit passé dans les mains du peuple et qu'il ne soit plus le privilège de quelques familles d'une oligarchie. Je parle du pouvoir économique et politique. Parmi eux il y a des gens racistes et fascistes. Mais je suis certain qu'au final nous y arriverons. Ce sera une bataille dure mais elle sera une révolution démocratique, pacifique et juste.

L'assemblée constituante que vous avez convoqué n'a pas encore approuvé un seul article de la nouvelle constitution, et les conflits provenant des secteurs autonomistes et de la droite traditionnelle frisent déjà la violence. Y a-t-il une relation entre les deux secteurs ? Y a-t-il un risque d'une balkanisation de la Bolivie ?

J'exclus totalement la balkanisation. Mais l'extrême droite n'est effectivement pas disposée à accepter l'Indien, c'est pour cela qu'elle est littéralement contrariée. Et elle réagit. Je le dis avec beaucoup de responsabilité, mais je possède des informations, qu'ils ne sont plus sur le plan d'opposition politique, ils parlent de Coup d'État, de Coup d'État Militaire. S'il feraient un Coup d'État dans un quelconque département du pays, ils affirment qu'ils affronteraient les militaires et que ceux-ci seraient vaincus. Ils font également allusion à des attentats contre la vie des gens.

Savez-vous si dans le pays il existe des groupes paramilitaires ?

Oui je le sais, et je précise une chose : nous détenons une photographie de l'ambassadeur des États-Unis à côté d'un paramilitaire colombien, prise récemment en Bolivie. Heureusement, ce paramilitaire a été arrêté et en ce moment il est incarcéré. Nous avons des informations que des forces paramilitaires armées et organisées sont dans notre pays et sont constituées d’éléments de droite et de délinquants. Lorsque la droite ne peut mobiliser comme elle le faisait avant, elle bascule dans l'extrême : le para militarisme.

Il y a eu récemment en Bolivie des attentats contre un Consulat vénézuélien, contre la maison de certains médecins cubains, et également l'occupation de l'aéroport. D'où proviennent politiquement ces actions ?

Il y a une droite intérieure et une droite extérieure au pays. L'interne provient de groupes oligarchiques, l'externe de l'ambassade des États-Unis.

Avant d'être détaché en Bolivie, l'ambassadeur, Philip Goldberg, a été le chef de la mission étasunienne au Kosovo après avoir été le bras droit de l'ambassadeur en Bosnie, Richard Holbrooke au moment où s'est produit l'implosion en Yougoslavie. Comment se comporte-t-il maintenant ?

Goldberg a marqué quelques points dans sa carrière diplomatique en Bosnie, mais en Bolivie il n'y arrivera pas.

Quelles relations avez-vous avec les Etats-Unis ?

Nous avons des relations avec tout le monde, mais nous n'accepterons aucune provocation. De plus, une chose est l’ambassadeur et un autre le pays. Il est certain que M.Goldberg a sans aucun doute une grande expérience dans le trouble des gouvernements démocratiques.

Et comment se déroule la nationalisation du gaz ? L’ex ministre des hydrocarbures, Andrés Soliz Rada, dit que les transnationales ont signé les nouveaux accords mais qu'elles ne payent pas ce qu'elles devraient payer, et de plus que votre gouvernement n'investit pas dans les infrastructures -routes, ponts, usines -mais seulement en projets idéologiques de solidarité pour les personnes âgées et les étudiants. Que lui répondez-vous ?

Que j'en ai gros sur le coeur avec Soliz Rada car je me suis trompé en lui donnant un ministère. D'autre part les résultats des nationalisations parlent d'eux-mêmes. S’il existe aujourd'hui le "Ticket Juancito Pinto" c'est grâce aux nationalisations, si nous avons pu allouer un montant plus élevé aux pensions s'est encore grâce aux nationalisations. Il existait avant le "Bon de solidarité", mais il découlait de la privatisation -nommée à défaut, capitalisation - de nos entreprises. Et ainsi il n'existait jamais aucune ressource économique pour le rendre effectif et durable. Maintenant tout a changé, et c'est l'État qui a pris en charge, par exemple, la responsabilité du versement d'une pension vieillesse, ce qui avant n'existait pas.

J'insiste, est-ce que la critique sur le manque d'investissements dans le secteur industriel est vraie ? Croyez-vous que l'industrialisation des hydrocarbures puisse se faire en deux ans ?

En ce moment, notre plus grande faiblesse se trouve dans le secteur humain, et de celui des experts : nous devons former d'abord, ceux dont nous avons besoin. La chose la plus importante, est, qu'avant la nationalisation l'État recevait moins de 300 millions de dollars pour son gaz, et cette année nous espérons créditer de 2 milliards. En 2004 les réserves du pays n'atteignaient même pas 2 milliards de dollars, cette année nous atteindrons les 5 milliards de dollars. Cela sont des faits.

Vous parlez d'investissement dans le secteur humain. Que peut offrir la Bolivie et quel type d'investissement cherche-t-elle ?

En matière de ressources naturelles, nous avons besoin de partenaires. Nous avons besoin d'entreprises, pas seulement italiennes mais de tout le monde, et d’entreprises qui investissent. Nous commençons à signer des accords bilatéraux. Par exemple, j'ai été ici en contact avec un patron de chaussures, et je sais que l'Italie produit des chaussures de qualité mais pas dans la même quantité dont les produit, par exemple, la Chine. Et nous, nous avons le cuir des hauts plateaux et d'Orient. Un matériau qui n'est pas encore exploité est le cuir du cou des lamas, dans notre pays on fabrique traditionnellement les chaussures avec le cuir de cou de lamas. Je cite un exemple de matières premières que nous avons et qui reste à exploiter, celle-ci comme tant d'autres. Mais les entreprises doivent être sensibilisées et avoir aussi des politiques sociales.

Quelles relations avez-vous avec le Brésil ? L'entreprise pétrolière du Brésil, Petrobas, se comporte-t-elle comme faisant partie d'un gouvernement ami ou bien comme une entreprise classique qui ne connaît pas les amis ?

L’entente avec les entreprises est difficile, elles ont comme seul intérêt de multiplier leur capital. Le président du Brésil essaie de résoudre les problèmes que nous avons avec cette entreprise citée, et j'ai beaucoup de respect pour Lula, avec lequel nous préparons une réunion en Bolivie avant la fin de l'année. Je continue de considérer le compagnon Lula comme un frère aîné et le Brésil comme un grand pays. Nous sommes ici pour résoudre les problèmes, pour limiter les conditions et garantir les investissements.

On a beaucoup critiqué votre chavisme, quoique critiquer Chavez aujourd'hui est devenu un sport très pratiqué. Y a t-il des différences entre vous et le président du Venezuela ?

Nous sommes différents, mais tous les deux nous cherchons l'égalité, la justice et la réduction des inégalités entre les familles et les continents. Notre grande coïncidence est que nous avons des démocraties libératrices et non soumises à un Empire, nous sommes orientés sur le thème de la vie et de l'humanité, non seulement en Amérique latine mais aussi pour tous les autres êtres humains de la planète Terre. Cependant, nous faisons partie d'un mouvement indigène, nous cherchons l'harmonie avec la Terre mère. Le socialisme et le marxisme essayent de résoudre uniquement le problème de l'être humain, et pas celui de la Terre. En revanche, nous devons parler de l'environnement, et comment sauver une planète qui est malade.

Et celui des agro combustibles ?

Je ne partage pas cette idée. Il n'est pas possible que la Terre et ses produits se mettent à disposition des automobiles à la place de la vie humaine.

La coca est un thème sur lequel la Bolivie est souvent attaquée. Vous avez parlé d'industrialisation de la coca, qu'en est-il de cette affaire ?

Je le dis très clairement : la culture libre de la coca n'est pas possible mais ce qui n'est pas possible non plus c'est d'atteindre le niveau zéro coca. Parler de culture libre signifie produire de l'excédent pour le marché illégal, parler de zéro coca serait méconnaître sa qualité : parler de zéro coca c'est parler d'un mouvement indigène zéro. Mais la lutte contre les narcotrafiquants que réalisent les États-Unis est un prétexte qui cache une lutte à caractère géopolitique. Avec la lutte contre le narcotrafic, les États-Unis sont en train de créer des bases militaires. Ce qui est prévu par la nouvelle Constitution, c'est que la Bolivie n’accepte sur son sol aucune base militaire, étasunienne ou de n'importe quel autre pays. Si nous parlons de lutte réelle et effective contre le narcotrafic, il faudra alors faire face non seulement à l'offre mais aussi à la demande. Et la demande vient de vous autres, de l'Occident. Et ensuite, il faudra faire face également avec le secret bancaire. Il n'est pas possible que des États et des Nations protègent le narcotrafic au moyen du secret bancaire.

Quelle opinion avez-vous d’Ahmadinejad, avec qui vous venez de signer un accord sur le nucléaire ? A t-il droit à un programme atomique ?

Les accords et les relations commerciales et diplomatiques de la Bolivie ne seront jamais orientés vers des politiques qui proposent de supprimer des vies, nous sommes pour une Culture de la vie et jamais nous ne poursuivrons des programmes qui la menacent. Quelques pays critiquent les programmes nucléaires, mais quels sont ceux qui peuvent le faire ? Seuls ceux qui disposent de ces armes là. Avec quelle moralité certains pays dotés de grands arsenaux nucléaires mettent en question les armes des autres ? Ou tous ou aucun. Pour nous, le mieux c'est aucun. Dans les guerres, seuls les pauvres perdent et les riches gagnent, la guerre sert seulement à ce que certains groupes continuent d'accumuler du capital.

Quelles relations gardez-vous avec l'église catholique ?

J’ai un grand respect pour beaucoup de prêtres et de religieux de base, et nous travaillons beaucoup avec leurs écoles et leurs hôpitaux. Mais je regrette d’avoir des différences avec la hiérarchie de l'église catholique de Bolivie. Je ne sais pas ce qui se passe en Italie, mais en Bolivie certains dignitaires catholiques alimentent les campagnes de protestation contre Evo Morales.

Roberto Zanini

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Traduction : Esteban