par Altamiro Borges

Pendant que la presse capitaliste et ses mercenaires « rastaquouères », tels Diogo Mainardi et Reinaldo Azevedo, appellent de leurs vœux la mort de Fidel et spéculent sur le retour du capitalisme à Cuba, des intellectuels plus rigoureux tentent d'analyser les effets de la décision du leader cubain de ne pas briguer la présidence du Conseil d'Etat.

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Ainsi que l'a précisé Hugo Chavez, Président du Venezuela et son ami intime, " Fidel ne renonce pas et n'abandonne rien. Comme il l'a affirmé, il entend jouer un autre rôle dans la bataille de la Révolution Cubaine et dans celle de l'Amérique Latine. Il sera toujours sur le front. Des hommes comme Fidel ne se mettent jamais en congés. " Ceci précisé par rapport à certaines campagnes médiatiques, demeure la question : Quel sera l'avenir de Cuba ?

« Une trajectoire extraordinaire »

Pour Emir Sader, coordinateur du Conseil Latino-Américain de Sciences Sociales ( CLACSO ), cette décision « est l'aboutissement d'un processus de transition où Fidel a progressivement cessé de remplir certaines fonctions. Elle ne représente qu'une formalisation. » Il rappelle d'ailleurs que les idées de la Révolution Cubaine ont aujourd'hui plus de force et de rayonnement sur le continent, avec les victoires de gouvernements progressistes et le fait que Cuba ne soit plus isolée. « Fidel se retire mais la réalité de ce dont il a pu rêver est aujourd'hui une constante. Il reste contemporain dans l'Amérique Latine actuelle. Voilà une « fin de carrière » digne de celui qui a construit une extraordinaire trajectoire ».

Selon lui, la sortie de la scène politique de Fidel Castro ne devrait pas entraîner de conséquences majeures dans l'île rebelle. Des changements plus profonds peuvent cependant résulter des élections aux U.S.A.. La défaite de la droite pourrait ouvrir de nouveaux horizons, avec la fin de l'embargo économique et des actions terroristes. « La fin du gouvernement Bush peut éventuellement constituer le début de la démocratisation des Etats-Unis. Je ne fais pas de pronostics sur le résultat de ces élections, mais il me semble que tous les candidats rejettent, d'une façon ou d'une autre, le gouvernement actuel. Bush quittera le pouvoir seul, juste avec son chien de compagnie, ainsi qu'il l'a lui-même déclaré, ce qui n'est pas le cas de Fidel. Il s'en va avec le soutien du peuple cubain ».

« Ceux qui espèrent la fin du socialisme se font des illusions »

Un autre grand connaisseur de la réalité cubaine, le théologien Frei Betto, se montre lui aussi sceptique quant à l'éventualité de bouleversements brutaux. Rien que cette année, il a déjà effectué deux séjours sur l'île : d'abord en janvier pour participer à la Rencontre Internationale sur l'Equilibre du Monde et ce mois-ci pour le Congrès « Universidade 2008 ». « J'ai eu l'occasion, lors de ces deux voyages, de rencontrer Raùl Castro ainsi que plusieurs ministres cubains... Ceux qui s'imaginent que la décision de Fidel signifie la fin du socialisme à Cuba se font des illusions. Je n'ai constaté aucun signe indiquant que des secteurs significatifs de la société cubaine aspirent au retour du capitalisme. Pas même les évêques de l'Eglise Catholique ».

raul« Cuba n'est pas rétive aux changements. Raùl Castro lui-même a encouragé un processus interne de critiques quant à la Révolution, par le biais des organisations de masse et des secteurs professionnels. Cela représente plus d'un million d'observations qui vont être analysées par l'exécutif. Les Cubains savent que les obstacles sont considérables, car ils vivent dans une île à quatre dimensions : géographique, seule nation socialiste en Occident, orpheline de son partenariat avec l'Union Soviétique et subissant depuis près de 50 ans le blocus imposé par le gouvernement des USA ». En dépit de toutes ces adversités, le pays présente des indices élevés de développement humain, comme le reconnaît même l'ONU. Pour lui, il pourra y avoir des changements dans le pays quand cessera le siège impérialiste.

« Que l'on n'espère pas néanmoins que Cuba retire de l'entrée de La Havane deux affiches qui nous font honte à nous, latino-américains qui vivons dans des îlots d'opulence encerclés par une misère omniprésente : « Chaque année meurent 80 000 enfants victimes de maladies curables. Aucune d'elles n'est cubaine. »-  « Cette nuit encore, 200 millions d'enfants dormiront dans les rues du monde : Aucune n'est cubaine. » 

« Son influence reste présente »

fidelDans le même ordre d'idées, Ignàcio Ramonet, Directeur du Journal « Le Monde Diplomatique » et de la coordination du Forum Social Mondial, dénonce les spéculations de la réaction. « La longue et extraordinaire carrière politique de Fidel Castro arrive à son terme, tout du moins en ce qui concerne la Présidence. Mais son énorme influence restera présente et vivante... Il ne peut y avoir de remplaçant à Fidel. Pas seulement pour ses talents de leader, mais parce que les circonstances historiques ne seront plus jamais les mêmes. Il a tout connu, depuis l'avènement de la Révolution Cubaine jusqu'à la chute de l'U.R.S.S. avec des décennies d'affrontement avec les U.S.A.. Le fait qu'il se retire encore en vie ne peut que contribuer à une transition pacifique ».

« Il transmet les responsabilités à une équipe qui a fait ses preuves et en laquelle il a toute confiance. Cela ne saurait entraîner des changements spectaculaires. Les Cubains, y compris ceux qui se montrent critiques sur certains aspects du régime, ne veulent pas de bouleversements. Ils ne veulent pas perdre le bénéfice des conquêtes sociales, de la gratuité de l'éducation jusqu'à l'université, de l'accès gratuit et universel à la santé jusqu'à la sécurité et la paix dans un pays où la vie est tranquille ». Le journaliste Français table lui aussi sur des changements dans l'Empire: « Les USA se trouvent confrontés à un scénario politique transformé : pour la première fois, Cuba dispose de véritables amis dans les gouvernements de l'Amérique Latine, en particulier au Venezuela, mais aussi au Brésil, en Argentine, au Nicaragua et en Bolivie... La retraite de Fidel, anticipée depuis un certain temps, s'inscrit dans la continuité. Mais pour l'évolution de cette petite nation historique, l'élection d'un Barack Obama pourrait se révéler sismique. »

« Une transition lente et orchestrée »

Même pour des intellectuels plus sceptiques, mais qui ne sont pas pollués par la haine impérialiste, la décision de Fidel peut entraîner des changements mais sans pour autant renier ses engagements. C'est le cas du journaliste états-unien Jon Lee Anderson, qui a séjourné trois ans sur l'île afin d'y rédiger son livre « Che Guevara, une biographie ». A son avis, « le retrait formel de Fidel marque la fin d'une époque. Mais pas celle du socialisme ni même du « Fidelisme ». Nous entrons simplement dans une ère plus nuancée. » Au-delà des récentes améliorations dans le domaine économique, Anderson prévoit des évolutions « modérées » sur ce terrain. « Mais la transition sera lente et orchestrée par la direction du Parti Communiste Cubain et sans remettre en question le socialisme. »

Le journaliste estime que le leader révolutionnaire a choisi le meilleur moment pour prendre sa retraite du pouvoir. « Il semble que Barack Obama ait de bonnes chances aujourd'hui de devenir le prochain Président. Les Cubains, et Fidel en particulier, ont toujours observé avec beaucoup d'attention ce qui se passe aux USA. Il se peut qu'il prépare la voie pour un dialogue qui mène à une forme de réconciliation dans laquelle il peut jouer un rôle. Le timing est bon. » Il dénonce également l'hystérie générale quant à cette décision : « Bien sûr que tout ce qui touche à Fidel paraît dramatique, mais il faut du temps pour digérer. De toute façon, il restera remarquable. Fidel est unique. Il occupe une place presque mythologique entre les grands leaders vivants ».

Les avis de Lula et Stedile

Le Président Lula, de façon courageuse et refusant de se plier aux injonctions des médias capitalistes, a évoqué le sujet avec sérénité. « J'aurais pu craindre que, dans une situation difficile, survienne un événement déstabilisateur... Les Cubains disposent de la maturité nécessaire pour résoudre leurs problèmes, sans besoin d'ingérences ni Brésiliennes, ni Américaines. » A la grande fureur des réactionnaires, Lula a tenu à faire l'éloge du leader révolutionnaire : « Fidel reste l'unique mythe vivant de l'histoire de l'humanité. Il a forgé cela au prix de beaucoup de compétence et de caractère, d'une grande force de volonté et aussi de beaucoup de polémiques. » Lula a aussi rappelé la visite que lui avait faite Fidel chez lui en 1989 : « Il était venu participer à l'investiture officielle de Collor ( Président de droite prédécesseur de Lula, ndt ), et il s'est ensuite rendu chez moi à São-Bernardo pour déjeuner, dans un geste qui reste pour moi inoubliable. »

Quant à João Pedro Stedile, membre de la Coordination Nationale du MST ( Mouvement des paysans sans terre du Brésil, ndt ) et grand ami de Cuba, il pense que cette décision n'apportera pas de grands bouleversements : « Le pouvoir réel dans ce pays est exercé en commun par le Parti et les multiples formes d'organisation populaire. Quel gouvernement se risquerait à laisser à la disposition du peuple, dans d'innombrables locaux immédiatement accessibles, des armes prêtes à l'emploi, en particulier en cas d'invasion des USA, si le peuple ne se sentait pas représenté ? » Pour lui, « la décision de Fidel est judicieuse. Il pourra mieux mettre son temps à profit pour travailler à des réflexions utiles, non seulement pour le peuple Cubain, mais aussi pour toute la gauche latino-américaine et mondiale. »

Mon expérience personnelle

cuba_lindaPendant les quelques séjours que j'ai passé sur l'île, j'ai toujours été impressionné par la capacité de résistance de l'héroïque peuple Cubain, face aux considérables obstacles qu'il a du affronter résultant du brutal embargo imposé par les U.S.A. mais aussi de l'effondrement du bloc socialiste comme également des erreurs commises. Lors de ma première visite en 1992, j'ai pu constater les ravages causés par la rupture unilatérale des relations commerciales avec l'ex-U.R.S.S. - coupures quotidiennes de courant, rationnement alimentaire, des transports publics surchargés et usés, des rues désertes pour cause de pénurie de combustibles. Malgré toutes ces difficultés, les Cubains gardaient la tête haute, fiers et d'une dignité incroyable. Même parmi les plus critiques, souvent des jeunes, ils tenaient à exprimer leur orgueil d'être Cubains en évoquant toutes leurs conquêtes en matière de santé, d'éducation, etc.

Depuis la situation s'est améliorée. L'inhumain blocus imposé par les U.S.A. a commencé à être battu en brèche, avec l'inestimable concours Vénézuélien et la nouvelle réalité politique de l'Amérique Latine. L'économie bat aujourd'hui des records de croissance. Cependant, les difficultés demeurent énormes. Comme l'a déclaré le théologien Frei Betto en certaine occasion, celui qui veut séjourner à Cuba doit être attentif à certaines questions. S'il est ouvrier et paysan, il sera enchanté par les conquêtes de la Révolution et la justice sociale ; s'il est de la classe moyenne, il pourra éprouver le manque de centres commerciaux et d'une consommation sans frein ; et s'il est un bourgeois riche et réactionnaire, il se sentira très vite solidaire des « gusanos », la vermine contre-révolutionnaire.

Quelles peuvent être les raisons de l'admirable capacité de résistance des Cubains face aux catastrophes et au cruel blocus impérialiste ? Je me hasarderais à en citer juste quatre :

   1. Les conquêtes de la Révolution depuis près de 50 ans. Le Cubain est fier de voir ses enfants dans les meilleures écoles et facultés, fier d'avoir accès à des hôpitaux d'excellente qualité et de présenter des indices sociaux parmi les plus avancés du monde, même selon l'ONU. Il sait, par exemple, que la restauration du capitalisme dans les pays de l'Est européen a engendré misère et désespoir ; il est conscient de la douloureuse réalité vécue par les peuples latino-américains. Il ne souhaite pas cette régression et défend ses conquêtes.
   2. Le sentiment patriotique d'un peuple qui souffre au quotidien des agressions terroristes et de l'embargo économique des U.S.A.. La défense de sa souveraineté et l'anti-impérialisme sont enracinés dans l'île rebelle. Non loin du bureau de la représentation des U.S.A. à la Havane, un grand panneau illustre ce sentiment : « Messieurs les impérialistes, vous ne nous faites absolument pas peur! » Le peuple est armé et préparé à toute agression ; les Cubains réalisent tous les mois des exercices militaires.
   3. La force des organisations populaires. La Révolution Cubaine s'est efforcée d'éviter les erreurs d'autres expériences socialistes qui ont castré l'autonomie des différentes formes d'organisation. Il existe dans chaque quartier un Comité de Défense de la Révolution ; Si le syndicalisme défend les conquêtes de la Révolution, il exerce aussi un contrepouvoir face à l'Etat ; la jeunesse dispose de nombreuses organisations créatives et opérantes ; des réunions régulières se déroulent sur les lieux de travail. Voilà un peuple rebelle qui débat chaque jour de politique.
   4. Le charisme de Fidel Castro. Comme l'a affirmé le Président Lula, le leader Cubain est un mythe. Bien qu'il n'y ait pas de portrait officiel dans les bâtiments publics, on peut trouver sa photo dans presque toutes les maisons. Même lorsque l'on critique les erreurs du gouvernement, on cherche à l'exonérer de toute responsabilité : « Le commandante n'est pas au courant » entend-on souvent. Mais comme pour tout être humain, l'issue fatale est certaine. Voilà ce qui explique l'excitation des gusanos quant à son état de santé et à sa décision de ne pas se représenter à la Présidence. Seule l'histoire dira si d'autres facteurs peuvent dépasser le mythe.

Altamiro_borgesAltamiro Borges est journaliste, membre du Comité Central du PC do B (Parti communiste du Brésil).
Portugais

Traduction Pedro DA NOBREGA