Interview de l’écrivain Manuel Talens à l’occasion du
92ème anniversaire de la Révolution d’Octobre

« La Révolution russe a été la preuve tangible dont les parias de la terre avaient besoin pour être sûrs que le rêve de Marx n'était pas irréel »

Salvador_Lopez_Arnal
Auteur : Salvador LÓPEZ ARNAL

manuelLa Révolution d'octobre a été depuis ses tous débuts une référence pour le mouvement ouvrier international et internationaliste et les organisations socialistes qui n'ont pas cédé face au bellicisme et à l’avidité de conquête des puissants de la terre. Une référence qui est, de plus, chaque année célébrée. Les cérémonies organisées en hommage à cette glorieuse date du 7 novembre, sont dans la mémoire de beaucoup de combattants révolutionnaires. Depuis la désintégration de l'URSS, depuis le triomphe de la contre-révolution capitaliste (sauvage) sur la terre de Gorki et de Maïakovski, ici également, sur cette page rougie, s’est installé l’oubli, un oubli injuste et suicidaire. Aussi, afin que l’on se souvienne de cette date, que l’on apprenne la signification de cette révolution socialiste, nous avons discuté avec l'écrivain, scientifique, traducteur et militant Manuel Talens.

*     *     *

Il n’y a pas longtemps, tu me rappelais que ton premier roman, La parábola de Carmen la Reina [La parabole de la Reine Carmen], se terminait par les phrases suivantes :
la_parabola_de_carmen_la_reina

« [À Artefa, un très petit village des Alpujarras(1), on peut entendre les trompettes de l'Apocalypse]… María Espinosa se trouvait dans la basse-cour, et lançait des graines aux poules ; elle avait rêvé que José Botines lui déclarait son amour en la caressant avec des mots doux à la lumière de la bougie, elle s’était réveillée avec l'esprit si heureux qu'elle en avait oublié d’ouvrir la fenêtre pour aérer la chambre, et elle ne s'était même pas rendu compte que l’azur était couvert par des nuages de plomb qui s’étaient lentement installés pendant la nuit ; mais elle leva le regard lorsqu’elle sentit que ses cheveux de neige commençaient à être mouillés, c’est alors qu’elle vit la lumière d'un éclair tomber sur la croix du clocher ; elle passa par le côté gauche de sa maison pour arriver jusqu'à la place, avec les tympans à moitié sonnés à cause des explosions assourdissantes ; elle sentait une odeur de poudre brûlée et à travers les fenêtres de l'église elle voyait s’échapper les flammes scintillantes ; elle était presque à deux pas de la mort, et cependant elle avait cru entendre dans le bruit des tonnerres le début d'un nouvel espoir ; c’était le 7 novembre de l'année 1917, et au même instant les hordes libératrices sautaient par-dessus les barricades au rythme de la septième et dernière trompette, en avançant victorieuses au milieu de la fumée opaque des canons pour assiéger le Palais d'Hiver… »

Permets-moi de t’interroger justement, presqu'un siècle plus tard, sur ce 7 novembre. Tu parlais d’un nouvel espoir, de hordes libératrices. Que s’est-il donc passé le 7 novembre 1917 ? Pourquoi penses-tu qu'il a représenté un nouvel espoir pour les classes laborieuses du monde entier ?

Puisque ta question est un mélange de fiction et de réalité, ce qui m’enchante d’autant plus que j’ai l’habitude de le faire en tant que narrateur, je vais d'abord ajouter un peu de contexte à cette citation extratemporelle de mon roman, pour mieux situer le lecteur. La parábola de Carmen la Reina se déroule dans la région montagneuse des Alpujarras granadinas (1), ce coin d'Andalousie d'où ma famille maternelle est issue, et évoque la lutte des classes dans un village imaginaire, Artefa, tout au long du XIXe siècle et au début du XXe. La coïncidence précise des dates entre le dénouement apocalyptique des événements à Artefa et la prise du Palais d'Hiver - qui avait marqué la naissance de l'URSS - n'est pas une chose fortuite, mais plutôt un recours rhétorique par lequel j'ai voulu rendre hommage à cet événement historique fondamental qu’a été la Révolution d'Octobre.

Quant à ce 7 novembre, je dois rappeler que la Russie tsariste s’appuyait sur l'ancien calendrier julien, différent du grégorien qui aujourd'hui est utilisé partout. Ce qui a fait que, le 25 octobre, date du triomphe des soviets selon le calendrier prérévolutionnaire, coïncide avec le 7 novembre grégorien. De là vient l’apparente contradiction temporelle d'une Révolution d'octobre qui se commémore en novembre.

J'ajouterai que la toute jeune Union Soviétique a immédiatement adopté le calendrier grégorien, mais sans pour autant cesser de parler de sa révolution comme celle d'octobre. Plus tard, cette confusion a été fixée pour toujours dans l'inoubliable film d'Eisenstein. Aujourd'hui le monde est si globalisé et si uniforme que ces divergences paraissent illogiques, mais à cette époque, pas très lointaine, c’était le contraste entre les pays et les cultures qui était normal, et non pas la similitude. Ceci étant clarifié, revenons à ta question.

Au sujet du 7 novembre 1917 et de son importance historique, des tonnes de pages ont déjà été écrites et, aujourd’hui, ce que je pourrais rajouter à l’occasion de cette interview n'est rien de plus que l’insignifiant avis personnel - sans volonté de convaincre qui que ce soit - de quelqu'un qui a toujours considéré ces faits avec des yeux bienveillants. Aussi, je m'excuse par avance si mes commentaires ne sont pas à la hauteur.

La Révolution russe a été la deuxième de l'histoire, mais la première que le prolétariat ait gagné, puisque la première, la française – de caractère bourgeois - avait laissé intacte la propriété privée capitaliste des moyens de production comme système économique régnant. Par contre, la Révolution russe a été la preuve tangible dont les parias de la terre avaient besoin pour être sûrs que le rêve de Marx n'était pas irréel. Elle représentait le début d'un nouvel espoir, car comment ne pouvait-il pas en être autrement ? Cette fois-ci, le capitalisme exploiteur n’était pas resté en place, mais avait été remplacé par le communisme, merveilleux concept malgré toute la désinformation dont il a eu à souffrir pendant plus d’un siècle, et ce communisme-là signifiait l'égalité dans la répartition des biens terrestres.

Qu'en dernier ressort cet édifice se soit effondré sept décennies plus tard, ne rend pas moins sublime sa construction. Tout au plus cela confirme que les rêves, une fois réalisés, ont besoin de ferveur et de combat quotidiens durant toute la vie pour ne pas s’éteindre.

Donc, le communisme, ce merveilleux concept selon tes dires, serait « l'égalité dans la répartition des biens terrestres ».

Bien sur, il s'agit d'un concept de base du matérialisme historique, qui se dégage de la société sans classe et de la propriété publique des moyens de production. Le paradis, si celui-ci existe, est ici-bas et ne doit pas être seulement pour quelques-uns, mais pour tous. C’est ce qui s’appelle partager, un concept qui est étranger à la nature même du capitalisme. Le message évangélique du christianisme est précisément le même que celui du communisme, à la différence qu'il s’expérimente sur le terrain de la pensée magique pour faire rêver à un hypothétique usufruit égalitaire dans l’au-delà.

Tu t'es référé à un film d'Eisenstein. Lequel concrètement ?

À Octobre, une merveille du cinéma muet, dédiée aux prolétaires de Petrograd, qu’Eisenstein avait filmé en 1927 pour célébrer le dixième anniversaire de la révolution. Beaucoup de combattants qui avaient réellement combattu ont joué leurs propres personnages dans le film, détail historique à ne pas dédaigner, mise à part la maestria démontrée dans ce film par ce cinéaste extraordinaire qu’a été Eisenstein. Il est disponible sur internet, mais au fur et à mesure que le temps passe, il y a chaque fois moins de gens qui sont encore capables d'apprécier une narration cinématographique comme celles d’autrefois, à l’état pur, sans dialogues.

octobre_affiche

On a parfois entendu affirmer, surtout de la part de ceux qui lui ont été hostiles, que la Révolution russe a été plutôt un coup de main des bolcheviques. Que peux-tu dire de cette appréciation ?

Que nous sommes, ici, sur le terrain de la propagande, dont l'objectif n'est autre que la désinformation. Il est évident que la réécriture de l'histoire de la part de l'adversaire reste accrochée comme un pot de colle à toute entreprise révolutionnaire. Nous avons des exemples très proches : depuis cinq décennies Cuba endure des calomnies, quant au Venezuela, il ne se passe pas un seul jour sans que la presse privée occidentale n’affirme que quoique fasse le gouvernement de Hugo Chávez, c’est mauvais. Il faut apprendre à vivre avec cet obstacle qui pour l'instant paraît insurmontable.

Le supposé coup de main des bolcheviques ne résiste même pas à la plus petite analyse, c’est une insulte à l'intelligence. Il se base sur la fausseté sémantique que toute révolution est un état de pagaille et de désordre, sans tactique réfléchie de combat, qui finit par asphyxier l'ordre légal comme étant le passage précédant le chaos. Avec une prémisse aussi trompeuse il est facile de déduire le sophisme que la prise du Palais d'Hiver - dernière escarmouche révolutionnaire, un prodige de tactique militaire - a été un coup de main de plusieurs centaines de bolcheviques intrépides, qui ont fini par pêcher en eaux troubles.

Il s’agit sans aucun doute d'une thèse réductrice ad infinitum, qui fait intentionnellement abstraction de tout le processus révolutionnaire antérieur, lequel en mars, avait poussé le tsar Nicolas II à abdiquer et à former un fragile gouvernement provisoire de la bourgeoisie capitaliste. En outre, cette thèse, fait complètement abstraction de ce que Petrograd (Saint-Pétersbourg) était déjà sous le contrôle des soviets et ignore, par-dessus tout, l’intelligence de Lénine qui à ce moment le rend maître de l’échiquier.

C’est comme si nous prétendions oublier Fidel Castro et le combat de guérillas qu’il avait initié à partir de la Sierra Maestra et que nous nous focalisions seulement sur la bataille finale de Santa Clara - autre prodige de tactique militaire -, qui avait débouché sur la victoire finale de la Révolution cubaine. Quel est celui qui pourrait dire aujourd'hui avec bon sens que cette Révolution n'a été qu'un coup de main de plus de Che Guevara ? Ce serait absurde et pure supercherie.

Il y a un instant tu parlais de l’intelligence de Lénine. En quoi réside-t-elle ? Dans son audace ? Dans son courage ? Dans ses analyses politiques inhabituelles ? Dans son hétérodoxie ? Il y a eu un Lénine avant et un Lénine après la révolution ?

En général, les grands leaders politiques ou militaires qui en bien ou en mal ont marqué l’histoire – on peut citer Alexandre le Grand, Jules César, Gengis Khan, Hernando Cortés ou, en ce qui nous concerne, Lénine – sont des êtres d’un intelligence supérieure, courageux jusqu’à l’indicible et dotés d’une capacité de stratégie hors du commun.

Naturellement, cette capacité n'est pas un mérite en soi, mais elle l’est lorsqu’elle est consacrée exclusivement à une tâche aussi noble et altruiste que celle de l’amélioration du genre humain. Lénine – de même qu’ensuite Fidel, Ho Chi Minh ou Nelson Mandela- font partie de cette galerie restreinte d'êtres uniques. J’espère ainsi avoir répondu aux cinq premières interrogations que tu me poses dans ta question.

Et, en ce qui concerne le dernier point, la métamorphose me paraît indiscutable entre le leader qui préconisait la lutte révolutionnaire et l'homme d'État qu’il fut ensuite, après la prise du pouvoir. Mais cela entre dans cadre normal de la situation, car les circonstances dans les deux périodes étaient radicalement différentes. Un des exemples de cette évolution a été le rôle, chaque fois plus important, assigné au Parti. De l’entité qu’il était au début, consacrée à l'éducation populaire afin que les masses puissent devenir l'avant-garde du prolétariat, il s’est mis en quête d’exercer le pouvoir. Il est indéniable que la singularité de ce triste paradoxe, profitera ensuite à Staline pour légitimer ses crimes.

_ducation_populaire
L'éducation populaire : « Le livre est ton meilleur compagnon, instruis-toi »
(affiche soviétique, vers 1919)

Quelle attitude les grandes puissances du moment - l'Angleterre, la France, les USA également - ont-elles adopté face aux nouveaux événements ? Les ont-ils laissé respirer ?

Comme on pouvait s'y attendre, l'attitude de ces pays a été l'hostilité totale. Le passage du capitalisme au socialisme n'est pas une chose qui peut rester impunie dans le concert des nations, car cela suppose la perte d'un marché et, en même temps, la possibilité que d'autres peuples soient contaminés par le virus de la révolution. L'Angleterre, la France, les USA et même le Japon, le Canada, la Tchécoslovaquie et l'Allemagne, parmi d'autres pays, se sont empressés de financer les armées de mercenaires nationalistes, tsaristes, anticommunistes et conservateurs dans la guerre civile qui avait éclaté en URSS en 1918 mettant aux prises l'armée rouge avec ce qu’on appelait l’armée des « Russes blancs », c'est-à-dire, le pire du pire de cette société, une espèce de gusanos avant la lettre*. Mais cette tentative contrerévolutionnaire a échoué.

Ce qui est curieux - ou peut-être pas tant que çà – c’est que cette attitude hostile des nations, persiste encore aujourd’hui ; la plus petite tentative dans quelque pays ou continent que ce soit de changer les règles du jeu par d'autres règles plus justes, reçoit toujours en retour la même réponse. L’Amérique latine en connait assez par sa propre expérience. Le Honduras n'est que le dernier exemple d'une longue liste d'interventions contrerévolutionnaires attisées de l'extérieur.

Lénine est mort au début de l’année 1924. Certains ont dit qu'il était mort déprimé, abattu devant l’évolution les événements, pas seulement par les difficultés du processus, mais plutôt par les attitudes de certains de ses camarades. Est-ce que cette hypothèse te semble plausible ?

Personnellement, cet argument me semble être une bêtise magistrale, une de plus parmi les nombreuses qui ont été inventéeslenine afin de ne pas laisser accepter ce qui pour le capitalisme s'avère inacceptable : c'est-à-dire que Lénine était incombustible, comme Mandela, comme Fidel, ou comme Chávez le sera probablement. Quand la réaction ne peut rien faire contre quelqu'un, elle le dénigre. On a dit aussi qu'il est mort de la syphilis. Quelle importance y a-t-il si l’on meurt de la syphilis, d'un accident cérébro-vasculaire ou d'un faux-pas ? Est-ce si difficile d'admettre que Lénine est mort parce que son heure était venue? L’invention d’une dépression tardive, est d’un ridicule, surtout pour quelqu'un qui a survécu à la prison, aux déportations, à l'exil et à toutes sortes d’aléas sans jamais dévier du chemin qu’il avait tracé à l'avance.

Je précise que je ne prétends pas, par là, insinuer que Lénine était insensible à la souffrance. Personne ne l'est.

Pourquoi penses-tu que le processus a pris au bout de quelques années une direction aussi autoritaire ?

Cette partie est celle qui est la plus douloureuse pour l'URSS, parce qu'elle invite à imaginer ce qu’aurait pu être cette grande patrie internationaliste sans Staline dans le paysage, sans l’affaiblissement dans la Seconde guerre mondiale et sans la course à l'armement dans laquelle le pays avait été entrainé durant la guerre froide. C’est comme imaginer un destin différent pour l'Espagne si Franco n'avait jamais existé. Le problème c’est que l'histoire ne permet pas de faire marche arrière pour rectifier les erreurs.

Ce qui est certain - et terrible – c’est que Staline a été un cancer non seulement pour l'Union Soviétique, mais pour l'idée même du communisme comme  horizon. Et ceux qui lui ont succédé, sauf peut-être Khrouchtchev, ont été les métastases tardives de Staline, qui ont fini par éliminer l'héritage de Lénine. Mais le communisme ce n'est pas cela. Par chance, Cuba la solidaire, nous montre depuis cinquante ans le visage merveilleux et compatissant du communisme.

Tu viens de citer Khrouchtchev. Comment se fait-il que cette tentative de rénovation, cette autocritique du stalinisme au XXe Congrès qui avait de nouveau libéré tant et tant d'espoirs, n’ait pas donné ses fruits ou que ceux-ci n’aient que très peu duré ?

Je ne suis pas kremlinologue ni rien de ce style-là, de sorte que je ne peux qu’interpréter ce que me suggère mon odorat. Je crois que le XXe Congrès est arrivé trop tard. Si Staline avait été une flor de un día (2) tout aurait pu être évité, mais tu as beau réaliser des choses dignes d'éloges, il n'y a pas de révolution qui puisse résister à vingt-neuf ans de crimes, d’abus et de terreur. Je considère que Khrouchtchev n'a pas du tout réussi à extirper le cancer stalinien et, par conséquent, il n'a pas tardé à se régénérer.

Il y a quelques années à Moscou, on m'a raconté une histoire adorable sur Khrouchtchev, que j’ai reproduis dans une nouvelle. Rappelle-moi de t’envoyer  le passage.

(Quelques jours plus tard, Manuel Talens a eu la gentillesse de m'adresser le texte et la photo reproduits ci-dessous) :

[…] C’est ainsi que le lendemain il m'a fait connaître le cimetière de Novodevichi. Les allées aménagées étaient couvertes de neige. Nous errions au milieu des pierres tombales et je n'avais pas pu résister à la vieille tentation de monologuer avec elles, cette fois-ci sur les personnages célèbres qui sont enterrés là et de ce que je connaissais d’eux. Il m’écoutait attentivement et son regard devenait moqueur. Nous arrivons à la tombe de Khrouchtchev. C’est Mei-Ling qui, là, ouvrit ses lèvres pour me dire que l'ancien président de l'URSS n'est pas au Kremlin parce qu’il est mort loin du pouvoir. Depuis que je la connais, c’est la première fois qu’elle m'a adressé plus de cent mots à la suite. J'ai su alors que le mausolée est l’œuvre d'Ernst Neizvstny, un sculpteur que Khrouchtchev avait fait convoquer du temps où il était premier secrétaire du PCUS pour lui reprocher violemment que son art lui semblait contraire aux idéaux du socialisme ; c’est alors que le jeune artiste, au lieu d’être effrayé, lui avait répondu que tout camarade secrétaire qu’il était, il ne connaissait absolument rien à la sculpture. Apparemment, après être tombé en disgrâce, Khrouchtchev avait rappelé le sculpteur et tous les deux avaient établi une certaine amitié, de telle sorte que dans son testament il avait laissé la charge à Neizvstny de sculpter son monument funéraire. Sur celui-ci, de chaque côté du visage réaliste de l'ancien dirigeant, il y a deux grandes figures angulaires abstraites, l’une en marbre blanc et l’ autre en marbre noir, qui comme Mei-Ling me l’a confessé, symbolisent deux oreilles.

- À la fin de sa vie – conclut-elle, Khrouchtchev avait appris à écouter. […]

tombe_nikita
Tombe de Nikita Khrouchtchev, cimetière de Novodevichi (Moscou)

Il est probable que l'Union Soviétique s’est désintégrée parce que ses dirigeants étaient autistes, ils n'écoutaient personne.

Mais je ne voudrais pas donner l'impression que dans la trajectoire de l'URSS tout me semble négatif. Pour mémoire il restera toujours l'aide qu'elle a apporté à la République espagnole pendant notre guerre civile, l'héroïsme du peuple soviétique dans la Seconde guerre mondiale (les deux choses s’étant déroulées pendant le mandat de Staline, il faut également le dire) et jusqu'à son dernier souffle son appui constant et inconditionnel à Cuba.

Quant au reste, dans les années quatre-vingt, il y a eu plusieurs tentatives pour modifier le cap. La première avec Andropov, qui n'était pas stupide, et ensuite avec Gorbatchev et la perestroïka. Quel est ton avis sur ces nouvelles tentatives ?

Aucun des dirigeants qui ont succédé à Khrouchtchev n’était stupide, mais je suppose qu’aucun d'eux, non plus, ne croyait comme il fallait croire - avec une conviction inébranlable - à la survie du legs de la révolution. Je ne ressens aucune sympathie si minime soit-elle pour leur mémoire.

Le dernier, Gorbatchev, a été une sorte d'Adolfo Suárez soviétique que le hasard avait catapulté à l'improviste dans un lieu inattendu : d’austère serviteur de l'appareil il s’est vu reconverti en frivole démocrate télévisuel du style occidental. Il a sans doute fait ce qu’il a pu, il a essayé d'ouvrir la fenêtre pour faire entrer de l’air frais, mais l'URSS était déjà moribonde. Un cancer ne se soigne pas avec des cataplasmes et Gorbatchev a du tenir le rôle ingrat d'assister à regret en tant que spectateur à une agonie qui s’accentuait, et insensible à tout traitement.

Il y a une chanson de Jacques Brel, J'arrive, qui exprime bien l'impuissance que Gorbatchev a dû ressentir au fur et à mesure que la situation lui échappait des mains : C'est même pas toi qui es en avance, c'est déjà moi qui suis en retard . Et l’inévitable est arrivé, un jour Eltsine est apparu – arriviste, menteur, voleur, ivrogne et traître – pour lui donner le coup de grâce.

À un certain moment tu t'es référé à l’épine qu’était la guerre froide. J’y reviens. La guerre froide, qui a toujours été très chaude pour l'Occident belliciste, qui avait l'intention d’étouffer l'URSS dès le début, est-ce qu’elle ne lui a pas laissé, peut-être, que très peu de marge de manœuvre ? De fait, dans ces conditions limitées, était-ce possible d’emprunter d’autres chemins ?

Dans des cas comme celui de l'URSS, ma grand-mère disait généralement « entre tous ils l'ont tuée et elle-seule est morte ». Il n’y a aucun doute que les yankees ont eu beaucoup à voir dans cette course à l'armement irréfléchie et dans la stupide compétition spatiale que les USA et l'URSS ont maintenu pendant des décennies.

Je peux comprendre que Washington dépense des sommes colossales (qu'il ne possède pas) pour la conquête de l'espace, parce que finalement il est un empire colonialiste et envahisseur et que le nombre important de ses citoyens pauvres, sans soins médicaux lui importe guère. Mais ce que je ne peux pas comprendre, et jamais je ne le pourrai, c’est que l'URSS ait accepté le défi de jeter dans le caniveau des milliers de millions de roubles en spoutniks, voyages spatiaux et autres galères, tandis que ses citoyens souffraient de privations dans les différentes républiques. Toute ménagère sait quelles sont les priorités et ne viendrait à l’esprit  d’aucune d’elle ayant un brin de bon sens d’acheter une Rolls Royce alors que ses enfants n’ont même pas un verre de lait. Je regrette de le dire, mais les dirigeants du Kremlin ont choisi d'acheter la Rolls Royce. Ces délires de grandeur ont laissé filer des ressources qui auraient du être consacrées au bien-être du peuple soviétique, au lieu de les gaspiller de la sorte.

Je ne fais pas partie de ce petit monde, ce que je dis, n’est que mon avis de spectateur : j'ignore quelle était la réelle marge de manœuvre de Moscou et si vraiment c’était nécessaire d'accepter la course aux armements - qui était une fuite en avant, vers la ruine - au lieu de se contenter d'organiser la défense face à de possibles attaques usaméricaines. Mais il me semble que les politiques impériales, même si elles sont imposées de l'extérieur, ne devraient pas avoir de place dans un État révolutionnaire.

En comparaison, ce que fait Cuba me semble, ô combien, plus logique: il consacre ses faibles ressources économiques à fabriquer des vaccins, à former des médecins, des enseignants et des travailleurs sociaux, qu'il met ensuite à la disposition de ses pays frères.

L'URSS a été désintégrée en 1991. À ton avis, quel est l’élément qui a été le plus décisif pour son effondrement ?

Au harcèlement constant de Washington il faut y ajouter les propres erreurs de Moscou : la perte des idéaux, la perpétuation d'une bourgeoisie du Parti éloignée de la réalité quotidienne du peuple soviétique, la ruine économique et morale, la corruption incrustée dans tous les domaines. C’est notre quotidien à nous, que nous ne saurions ignorer dans les démocraties bipartites occidentales. L'Espagne est un bon exemple d'une telle décadence.

Dans mon roman que tu as cité plus haut, juste après les paroles que tu as reproduites et juste avant le point final, le narrateur ajoute : « les hommes ont sans doute été créés pour être brièvement libres l’instant des batailles, et retourner à l'esclavage dès qu’ils enserraient la victoire dans les mains ». Qui peut savoir si notre destin est celui-ci : essayer, échouer, essayer une autre fois, échouer de nouveau et ainsi de suite, sans jamais nous résigner à l'échec. Je suis un pessimiste actif, empli d'optimisme.

Tu dis, essayer, échouer et essayer à nouveau. Aller aux batailles que l’on sait perdues, combattre pour perdre et combattre à nouveau. N'est ce pas un peu absurde ? Le panorama que tu dessines n’est-il littérairement brillant, mais politiquement non viable ? N’y a-t-il pas là, sous-jacente, une philosophie de l'histoire non seulement pessimiste-optimiste mais, disons, très romantique ?

Je reviens à Lénine : deux pas en arrière, un en avant. Pure praxis. Ce qui est absurde serait de renoncer. Il n'y a rien de romantique dans cette manière de penser. Le romantisme me laisse froid.

Vu avec le recul, à partir de notre position actuelle, et en tenant compte des dix ans ou plus de capitalisme sauvage en Russie après la chute de l'Union Soviétique, penses-tu que ce 7 novembre valait la peine ? Crois-tu que les mouvements libérateurs de la terre doivent continuer à garder cette date comme une référence ? En définitive, devons-nous continuer à nous reconnaître dans cette révolution ?

Oui, ça valait la peine. Le critère pour évaluer les faits qui font l'histoire ne devrait jamais être leur succès ou leur échec, mais leur essence, bonne ou mauvaise. Et l'essence de cette révolution, qui a été faite pour améliorer le sort des parias de la terre - j'aime revendiquer l’Internationale -, a été bonne.

Dans la Russie actuelle le capitalisme sauvage a, du jour au lendemain, créé des multimillionnaires. C'est ce qui figure dans les grands titres des Unes de la presse occidentale, tandis que dans les pages intérieures les entrefilets nous renseignent sur l'autre facette, beaucoup plus sinistre : qu’entre 1990 et 2008 l'espérance de vie des Russes - une donnée qui mesure la qualité de vie et qui résume le taux de mortalité pour tous les âges, les deux sexes confondus - a baissé de 69 à 65 ans. Ces 4 années de différence peuvent paraitre mineures, mais elles sont l'expression statistique d'une tragédie humaine de dimensions énormes.

Quant à la question de savoir si nous devons nous reconnaître dans la Révolution d'octobre, je ne saurais pas te dire. La nostalgie me déplaît, parce que le passé n'a jamais été meilleur. Je préfère analyser les faits historiques, à tête reposée, pour ne garder que leurs côtés positifs, mais sans ignorer ce qui est négatif. De plus, aujourd'hui les choses sont très différentes et, du moins pour l'instant et dans certaines circonstances sociales,  il s’avère possible de faire la révolution en utilisant  le système électoral de la démocratie comme levier, sans avoir recours aux armes. Bien que ce soit beaucoup plus compliqué, bien sûr, car le vote ne permet pas de neutraliser complètement l'ennemi, qui reste toujours tapi en embuscade.

J’aimerais finir par une question sans nostalgie. Comment conçois-tu le socialisme du XXIe siècle ? Quels sont les territoires qui te semblent les plus propices à sa conquête ?

Bien, pour terminer moi aussi, et avant de te donner mon opinion sur le socialisme du XXIe siècle, j’aimerais te dire que j’ai été enchanté de discuter avec toi sur des sujets aussi extratemporels, et décalés du discours actuel comme le sont le marxisme et la Révolution d’Octobre. Et je suis d’autant plus enchanté que cette conversation sera publiée, car de nos jours elle est franchement hétérodoxe, ce qui n’empêche pas que c’est une vertu au milieu d’autant électroencéphalogrammes idéologiques plats [sourire]. La postmodernité, toi tu le sais très bien, a fait des ravages dans les partis traditionnels de gauche et dans la pensée politique des sociétés contemporaines, et le seul fait de parler de ces choses-là s’apparente presque à de la science-fiction. On n’y peut rien !

Je termine donc : le socialisme du XXIe siècle je le conçois parlant espagnol et pas exactement dans notre pays [l’Espagne], mais en Amérique latine. C’est là-bas que réside le futur de l'humanité, si celle-ci peut encore avoir un futur. Nous, nous ne verrons pas son apogée, mais il a déjà commencé. De fait, sa semence avait été officiellement plantée le 8 janvier 1959, lorsque les barbus sont entrés à La Havane. Sans Cuba et son exemple tenace de résistance durant cinq décennies, le socialisme du XXIe siècle, aujourd'hui, ne serait pas possible. Il ne manque plus qu'au moins un des trois géants latino-américains - le Mexique, le Brésil ou l'Argentine – trouve et élise un Chávez, un Evo ou un Correa à sa mesure afin que la locomotive de ce train commence à prendre de la vitesse et devienne impossible à arrêter. C’est une question de temps. Ce jour-là, si j'arrive à y assister, je serai heureux.

tombe_de_Marx
Un rêve qui n'était pas irréel…
« Les philosophes n'ont fait qu'interpréter diversement le monde, il s'agit maintenant de le transformer. ». »
Tombe de Karl Marx au Cimetière de Highgate Cemetery à Londres. Photo Patricio Suárez

Traduction : Esteban

Révision : Fausto Giudice

ESPAÑOL, ENGLISH, DEUTSCH, PORTUGUÊS, ITALIANO

Notes:

*Gusanos : vers de terre, terme cubain utilisé pour désigner les anticastristes de Miami. Avant la lettre : En français dans le texte original.

(1) Las Alpujarras : Région montagneuse du sud de l'Espagne, partagée entre les provinces andalouses de Grenade et d'Almería. Elles se situent sur les flancs sud de la Sierra Nevada.
Les Alpujarras sont divisées en deux comarques : l'Alpujarra granadina, dans la province de Grenade, et l'Alpujarra almeriense, dans la province d'Almería. Cette division a été arrêtée par l’Assemblée d’Andalousie en 1993. Source : Wikipédia

(2) Flor de un día : « flor de la maravilla » ou fleur de la merveille; Plante d’ornement, originaire du Mexique…avec ses tiges se terminant par de grandes fleurs aux pétales couleur pourpre, qui se fanent quelques heures après s’être ouvertes…
Au sens figuré : une personne qui peut subitement passer d’un état de bonté à celui de méchanceté (et réciproquement). Source : Real Academia Española

***************
Source : “La Revolución rusa fue la prueba tangible que necesitaban los parias de la tierra para estar seguros de que el sueño de Marx no era irreal
Article original publié le 6/11/2009
Sur l’auteur
Salvador López Arnal et Manuel Talens sont membres de Rebelión. Manuel Talens, Esteban G. et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala.
URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=9198&lg=fr