De retour de Libye, où elle s'est rendue en juillet avec Michel Collon, Ilse Grieten a répondu aux questions d'Intal. Cette ONG a lancé la campagne « F-16 hors de Libye », qui vise faire sortir la Belgique de la coalition en guerre contre la Libye.

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Intal : Pourquoi es-tu allée en Libye ?

Ilse : En 2002, je suis allée en Irak avec une mission internationale. C’était la période pendant laquelle la guerre contre l’Irak était en pleins préparatifs, avec la diabolisation de Sadam Hussein et le récit touchant les armes de destruction massive, visant à ce que chacun soit prêt à participer à la guerre. Par après, j’ai eu très mal au cœur quand j’ai vu que tout avait été bombardé de fond en comble. Maintenant que nous voilà plus de 8 ans plus tard, ils y sont encore.

Pouvons-nous comparer la Libye à l’Irak ?

Quand la guerre en Libye a commencé, j’étais aussi très fâchée. Quand j’ai regardé les messages transmis par les medias et que j’ai vu la vitesse à laquelle les décisions étaient prises, j’étais littéralement malade de colère, furieuse et incrédule devant le fait que notre pays agisse ainsi, un petit pays qui ne sait déjà pas se gérer lui-même. De plus, le Parlement tout entier a soutenu la décision. Les verts y compris ! Comme si nous devions d’urgence aller sauver des citoyens avec nos F-16 ? Y a-t-il quelque chose de plus absurde ?

Une fois de plus, on pointe un leader qu’on diabolise pour justifier la guerre. S' il s’agissait de Kadhafi, ils auraient pu tout simplement le faire inviter par Berlusconi ou Sarkozy et l’arrêter à ce moment-là. Aussi longtemps que quelqu’un sert nos intérêts, nous le soutenons pour notre propre profit. Son accord pour contenir le flot de réfugiés, les nombreux contrats avec des entreprises européennes, … La Libye est un pays qui mène sa propre course indépendante, sans dette extérieure, et c'est le seul pays qui peut en dire autant (1). Les Libyens ont une bonne économie (avec un taux de croissance économique de 7 %), et ce n’est pas un hasard s’ils ont aussi du pétrole.

2Une fois que vous étiez en Libye, qu’est-ce qui vous a le plus frappée ?
Peut-être trois choses.
A Tripoli, on ne percevait pas de climat de guerre. Les gens n’étaient ni hostiles ni méfiants les uns envers les autres. On avait le sentiment que la vie se déroulait comme d’habitude, tous les magasins étaient ouverts, les familles étaient à la plage, … Il y avait bien des pénuries d’essence aux stations de distribution, avec de longues files pour conséquence. Tout était calme, vous n’aviez pas l’impression qu’à tout instant une bombe pouvait tomber sur votre toit.

Ce à quoi je ne m’étais pas du tout attendue, c’est à la composition de la population. Celle-ci est très mélangée et l’on voit que les Libyens de toutes couleurs vivent ensemble tout simplement, sans distinction. En plus de ça, il y a presque autant de migrants africains provenant des pays voisins qui vivent et travaillent là depuis des années, et semblent complètement intégrés dans le paysage.

Tertio, et c’était ce qu’il y avait de plus important et de plus surprenant à Tripoli et partout où nous sommes allés dans l’ouest du pays, l’immense soutien de la population pour Kadhafi. Partout où vous allez, à toute heure du jour, des gens sillonnent les rues en klaxonnant et en agitant le drapeau vert libyen, avec des photos de Kadhafi, et criant :“Allah, Muammar wa Libya, bus” (Dieu, Muammar et la Libye, c’est tout !).

Sur la Place Verte à Tripoli, le vendredi après la prière de midi, des heures durant il y avait une protestation massive contre3 l’attaque des forces de l’OTAN et en appui au gouvernement. Je ne peux pas dire combien de centaines de milliers ou combien de millions de personnes il y avait car je n’ai jamais vu une telle masse de gens. Toute la journée, sur toutes les places et dans toutes les rues régnait une sorte d’atmosphère de fête. Les gens voulaient tout le temps parler avec vous. Même quand nous nous promenions dans le souk, des personnes s’adressaient à nous spontanément : « Qu'avons-nous fait de mal ? Pourquoi nous avez-vous bombardés ? Nous n’avons fait de mal à personne. Dans ce pays, chacun est bienvenu et que faites-vous ? Pourquoi ? » Chacun était indigné et fâché, se demandant pourquoi nous (l’Occident) venions détruire leur pays. Ils n’épargnaient pas non plus leurs critiques à l’encontre des journalistes, qui font tout pour vendre la guerre et ne pas raconter la vérité.

Les grands rassemblements de masse ne sont-ils pas une propagande du gouvernement ?

De la propagande ? C’était très spontané et sincère, inspiré par un sentiment national. Il en émanait une force et une énergie énorme. Des milliers de personnes d’autres régions avaient voulu venir mais ils n’y étaient pas parvenus faute d’essence.

Ce que nous entendions ici dans les medias depuis le début était de la propagande et de la pure désinformation. Al Jazeera (chaîne du Qatar) a également joué un rôle important au cours des premiers jours. Ils ont lancé le récit de mercenaires africains loués par Kadhafi pour combattre les rebelles ou encore celui de la distribution de viagra que Kadhafi aurait faite à ses soldats pour qu’ils se livrent à des viols en masse. Donatella Rovera, d’Amnesty International, qui s’est livrée à une enquête en Libye pendant plusieurs mois, a écrit qu’il n’existait aucune preuve pour aucun des deux récits. Mais les actes sur le terrain ont bien fait de nombreuses victimes noires (des Libyens et des travailleurs migrants africains) qui avaient été exécutés d’une manière horrible (corps découpés en morceaux, cœurs arrachés en public, ….)

C’est tout de même hallucinant quand on sait que les États-Unis ont retiré la télévision libyenne du satellite de façon à n’offrir l’antenne qu’aux rebelles dans les medias de langue anglaise. (2)

4Avez-vous rencontré des journalistes ?

Oui, dans notre hôtel j’ai parlé à quelques-uns d’entre eux au petit-déjeuner : un journaliste du Monde et un du Nouvel Observateur. Quelques jours plus tard, nous étions invités à une cérémonie commémorative en l’honneur des victimes d’un bombardement à Sorman au cours duquel 13 personnes avaient été tuées parmi lesquelles 4 enfants. Toute la presse internationale était présente, mais les Français s’étaient tenus à l’écart de l’événement. Le samedi, nous avons lu en grand titre sur le site web du Nouvel Observateur : « De plus en plus de fusillades la nuit à Tripoli ». C’est étrange, tout de même, que ce soit ça leur conclusion. N’avaient-ils pas été étonnés de cette masse de gens le vendredi ? Ou bien avaient-ils eu peur de quitter leur hôtel ?

Vous-même n’aviez-vous pas eu peur ?

Ce n’était pas un problème. Nous allions à tout moment dans le souk de la vieille ville. Nous étions en route toute la journée et nous parcourions les rues jusqu’à minuit. C’était commode de pratiquer un peu l’arabe : cela ouvre des portes. Grâce à cela nous avons pu voir beaucoup de migrants des pays voisins et parler avec eux. Depuis des Algériens et des Marocains, jusqu’à des femmes nigériennes avec leurs petits étals de vente, des étudiants en médecine somaliens, des Camerounais, des vendeurs de vêtements soudanais, … Des gens qui vivaient en Libye depuis 24 ans parfois, dont les enfants étaient nés là. Tous étaient plein de louanges à l’égard de la Libye.

Explique-nous cela, car ici (en Belgique) la Libye est tout de même présentée comme un pays très répressif.

Tous nous ont raconté qu’ils vivaient bien, mieux que dans leur propre pays. Qu’ils n’avaient pas besoin de permis de séjour, qu’ils pouvaient tout simplement travailler ou commencer une petite affaire, sans payer de taxes. L’eau et l’électricité sont gratuits, leurs femmes pouvaient accoucher à l’hôpital sans payer un centime, etc. Là-bas, tous les enfants vont à l’école, et visiblement on y investit fortement dans l’enseignement. Il n’y a pas de chômeurs ni de mendiants ou de gens qui meurent de faim.

Quelques Camerounais faisaient une analyse plus détaillée. Ils disaient que leur pays était très riche en matières premières, mais que les gens étaient pauvres et sans travail. La jeunesse n’y a pas d’avenir. Ils étaient fâchés du sort réservé à l’Afrique et du rôle de la France en la matière. Plus d’une fois, nous avons entendu : « La Libye est la mère de l’Afrique » « Elle nous a donné davantage que les colonisateurs occidentaux nous ont jamais donné. » Pour eux, il est clair que le but est d’occuper la Libye. Casser complètement le pays et puis le partager et le dominer.

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Un chef de tribu élu, représentant des 2.000 différentes tribus de Libye (la Libye est un pays basé sur le système tribal , ce qui est parfois cité comme leur forme de démocratie de base) insistait sur l’unité de la Libye. La Libye a toujours été pacifique , elle n’a attaqué aucun autre pays. Il mettait l’accent sur la nécessité de protéger les matières premières et la richesse au bénéfice des Libyens et de leur avenir.

Pourquoi alors y a-t-il une insurrection en Libye ? Que veulent réaliser les insurgés ?

Beaucoup de gens disaient : « Nos frères de Benghazi, je ne les comprends pas. Ils sont devenus fous. Ils prennent des armes et de l’argent, ils sèment la terreur, ils terrorisent les simples gens. Cela entraîne de grands afflux de réfugiés. » Nous avons entendu d’atroces récits de la bouche des réfugiés qui arrivaient à Tripoli, des récits vraiment atroces. (video skynews)

Nous avons aussi rendu visite à la famille d’un martyr dans le district d’Ajalat : Hicham, un jeune homme de 27 ans qui a été assassiné par des rebelles à Benghazi parce qu’on prétendait qu’il était un mercenaire de Kadhafi. Un jeune homme libyen mais … noir ! Al Jazeera a utilisé ce récit pour lancer le récit relatif aux mercenaires.

Un jeune Camerounais qui avait fui Benghazi disait des insurgés : ce sont des groupes armés qui veulent une prétendue démocratie, une démocratie imposée par l’Occident. Les Libyens eux-mêmes parlent de « nos frères qui se sont appelés eux-mêmes révolutionnaires ».

Ces prétendus révolutionnaires sont selon eux répartis en 3 groupes. Un petit groupe qui vivait en Occident au cours des 30 dernières années ; une partie d’entre eux ont des liens étroits avec la CIA. Un deuxième groupe composé de transfuges qui ont participé au pouvoir pendant des années et dont le peuple sait quelles fautes ils ont commises. Au cours des mois qui ont précédé l’insurrection, une enquête pour fraude a d’ailleurs été menée contre différents ministres. Et qu’avons-nous vu après les premiers bombardements de l’OTAN ? Le bâtiment où les dossiers étaient consignés avaient été bombardés. Peut-être cela faisait-il partie du motif qui les avait poussés à devenir transfuges ? Le troisième groupe est fait de gens qui ont tout simplement été abusés par les groupes d’Al Qaïda et/ou par l’Occident. Ces deux derniers ont depuis longtemps concocté des plans pour renverser le gouvernement de la Libye. Ils ont utilisé les révoltes arabes pour gagner à leur suite une partie de la population libyenne, quelque cchose qui en fait n’a pas réussi. C’est Al Qaïda et l’Occident qui depuis le premier jour ont veillé à ce qu’il y ait des armes.

Ces rebelles sont-ils actifs dans le pays tout entier ?

L’insurrection se situe surtout dans 4 villes. Si l’on additionne la population de ces villes, on atteint un total de 20% de la population totale. Dans ces villes, de nombreux habitants ont fui devant des actes de violence et de criminalité ou parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec les rebelles. Les rebelles n’ont en fait aucun programme, aucune structure et, surtout, ils sont très divisés. Comment vont-ils diriger le pays ? Ils veulent que Kadhafi s’en aille mais ça ne va pas beaucoup plus loin.

Nous avons vu comment ça se passe en Irak. Saddam a été éliminé depuis bientôt 8 ans et les Occidentaux sont encore là, ils n’ont pas l’intention de partir. Cela, les Libyens aussi l’ont compris.

Quand j’entends aujourd’hui que le Conseil National de Transition, à savoir : les rebelles, est reconnu comme le seul représentant de la Libye, je me pose de grosses questions. Qu’apporteront-ils comme démocratie ? On voit clairement qui tire les ficelles et que le Conseil National de Transition ne peut subsister qu’avec le soutien de l’OTAN.

Ils vendent leur propre pays. Rien comme droits humains, rien comme démocratie … la première victime est leur propre population. Une partie du pétrole national est déjà commercialisé par le Qatar, des milliards de dollars sont déjà accaparés – en parfaite illégalité – par les États-Unis et l ‘Union européenne. De telle sorte que ce sont les Libyens qui paieront leur guerre !

Si l’Europe veut du pétrole, alors ils doivent le négocier, ça me paraît logique. On ne se bombarde et on ne se force pas soi-même, sans quoi on perd tout. Pour ces gens-là, Kadhafi est considéré comme l’homme qui protège son pays contre le pillage néo-colonial.

Quelle est alors la solution selon vous ?

L’Union Africaine a déjà fait une proposition début avril en vue d’une solution politique. Le gouvernement de Kadhafi a6 immédiatement promis sa contribution à cette proposition. Selon eux, c’est la seule solution, une solution diplomatique grâce à des négociations.

La proposition de l’Union Africaine (53 pays d’Afrique) veut un cessez-le-feu avec une commission de contrôle internationale qui veille à son respect. Ensuite, la composition d’un gouvernement transitoire qui élabore une Constitution. Et là-dessus un vote par referendum, et tous les observateurs internationaux seront invités.

En attendant, presque tout le monde est d’accord sur le fait qu’il faut travailler plus sur cette proposition. Pendant les négociations portant sur cette proposition, le Conseil National de Transition n’a donné aucune réponse. Quelques-uns se sont montrés plutôt positifs mais le président ne pouvait prendre aucune décision. Un jour après, il est arrivé avec un NON. Cela montre qui tire les ficelles : l’Occident doit être d’abord consulté. Il est évident que l’Occident ne veut pas de solution diplomatique. L’OTAN est probablement favorable à une division de la Libye. Mais cela ne doit pas forcément réussir.

Ilse Grieten

Notes

(1) Liste_de_pays_par_dette_publique
(2) Entre-temps, l’OTAN a également bombardé la station de télévision libyenne : http://www.vancouversun.com

Article paru le 12 septembre 2011 sur InvestigAction : Les Libyens nous demandent : “Qu’avons-nous fait de mal ?”