LE TACLE

LA CONSCIENCE VAUT MILLE TÉMOINS

23 décembre 2008

LA GRÈCE EN RÉVOLTE

Au départ, l’affaire était entendue: scènes d’émeutes, casseurs cagoulés, «guérilla urbaine» opposant jeunes et forces de police suite à une bavure policière. Non cela ne se passait pas dans une «banlieue» française ou un quartier britannique déshérité. Ni la victime, ni les émeutiers ne semblent appartenir à une «minorité ethnique» (ou religieuse) ou à une population d’origine étrangère. Cela se passe en Europe, mais dans les marges méridionales et orientales du continent, dans ces «Balkans» inquiétants, ravagés par leurs démons ancestraux.


«Bon pour l’Orient…» ?

1_police_grecqueL’explication est toute trouvée: les émeutes qui se sont déclenchées à Athènes et dans les villes de Grèce après le meurtre d’Alexis Grigoropoulos par un policier, le 6 décembre dernier, renvoient fondamentalement à un archaïsme. Celui d’une société, et de son État, qui, à peine sortis de leur arriération balkanique, peinent à faire face aux défis de la «modernité» et de la «mondialisation».

Exagérations que tout cela ? Regardez plutôt cet éditorial du «quotidien français de référence» (Le Monde), selon l’expression consacrée: «les émeutes qui ravagent depuis trois jours les grandes villes grecques… témoignent des déséquilibres d’une société passée en quelques années des Balkans à l’Europe». D’où il ressort, d’entrée de jeu, que les Balkans ne font pas partie de l’Europe, qu’ils sont, ou demeurent, l’«autre» contre lequel se construit, et se conçoit elle-même, cette «Europe» là.

Mais revenons aux émeutes grecques. Au premier banc des accusés, l’État, un État «déliquescent, miné depuis longtemps par le clientélisme, la corruption, le favoritisme». La Grèce n’a jamais atteint le stade de l’«État de droit moderne», lit-on un peu plus loin, car les «grandes familles… qui se succèdent au pouvoir depuis des décennies» profitent du système et l’utilisent pour «arroser…une large partie de la population». Ainsi, la responsabilité de l’actuel gouvernement ne renvoie pas tant à sa politique, mais plutôt à sa «faiblesse», qui découle de sa continuité d’avec le système prémoderne qui s’est maintenu tout au long les alternances au sommet de l’État.

On voit se profiler ici le stéréotype orientaliste de base: la Grèce comme une sorte de satrapie déclinante, rongée par les fléaux typiques de l’arriération pré-moderne. On admet, certes, que ces «rapports archaïques» (le mot est enfin lâché !) sont «ébranlés» par l’entrée dans l’«Europe». Mais ils persistent, et le pays ne parvient pas à «échapper à ces mauvaises habitudes». Frappé par une «crise économique» et une «crise sociale», dont les symptômes, furtivement évoqués n’évoquent pourtant que des choses bien familières aux lecteurs du Monde, la Grèce souffre de son inadaptation à la modernité. En témoignent ces convulsions violentes et exotiques, qui confirment son appartenance à cette altérité, cet espace situé au-delà de l’Occident européen, dont la modernité et la civilisation ne peuvent que prémunir de telles rechutes dans l’état de nature – l’éditorial s’intitule du reste La Grèce sans État.

Las, il n’aura pas fallu plus de trois jours, pour que, dans les colonnes du même quotidien «de référence», le ton change du tout au tout. La «une» de l’édition du 13 décembre 2008 annonce en effet: «Social, jeunesse, banlieues: la France gagnée par l’inquiétude. La droite comme la gauche scrutent attentivement les événements de Grèce». La suite de l’article en rajoute: «la révolte des jeunes en Grèce peut-elle s’exporter en France ? Oui, répondent en cœur Laurent Fabius et Julien Dray». Les porte-parole du Modem (Bayrou) et de l’UMP ne semblent pas dire autre chose, tandis que, dans des propos tout à fait remarquables, qui nous sont rapportés entre guillemets, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à faire référence à la Révolution française, plus exactement au régicide, pour terminer par cette phrase: «Au nom d’une mesure symbolique, ils [les Français] peuvent renverser le pays, regardez ce qui se passe en Grèce». Et l’éditorial du même jour de conclure: «La France n’est pas la Grèce. Mais.»

2_manif_grece_etudiants

Athènes, 10 décembre 2008

Un élève modèle du néolibéralisme européen

Que s’est-il donc passé, pour qu’en moins d’une moitié de semaine, l’image de l’altérité archaïque et orientalisante soit devenue un miroir dans lequel les porte-voix des groupes dirigeants de la société française se regardent et, à leur grande inquiétude, se reconnaissent ? Sans doute le fait que, même vus à travers les filtres et biais habituels, les éléments qui composent la toile de fond de ces événements, et que les correspondants et envoyés spéciaux de ces quotidiens n’ont pu que faire parvenir à leur rédaction et à leur lectorat, évoquent irrésistiblement la proximité fondamentale des situations, la ressemblance, si ce n’est l’identité, plus que l’exotique altérité: chômage de masse, atteignant des niveaux explosifs dans la jeunesse et tout particulièrement la jeunesse diplômée, bas salaires et protection sociale rognée, pensions menacées, services publics désorganisés et privatisés, climat autoritaire et répressif. Si spécificité de la Grèce il y a, c’est en effet que l’État grec y est plus «faible» qu’ailleurs en Europe (mais sans doute moins qu’en Italie) dans le sens bien particulier où l’État social y est plus limité et plus récent. Plus vulnérable donc à la contre-réforme libérale, dont les effets jouent à plein précisément là où ils rencontrent le moins d’obstacles institutionnels.

En réalité, plus que d’un «archaïsme» ou d’un «retard», c’est plutôt d’une avance de la Grèce (et d’autres pays de la périphérie européenne ou du Sud) dans la mise en œuvre du néolibéralisme qu’il faudrait parler.

Rappelons donc que la Grèce, dont l’espérance de vie ou les taux de diplômés sont au-dessus de la moyenne de l’Union Européenne, dont les capitalistes de l’industrie ou de la banque rayonnent dans toute l’aire balkanique et vers laquelle affluent tous les ans des centaines de milliers de travailleurs immigrés venus de l’Est ou du Sud, est aussi l’une des sociétés les plus inégalitaires d’Europe.

Ce ne sont pas simplement les salaires (et les retraites) les plus bas d’Europe occidentale (avec le Portugal), c’est aussi la répartition des richesses la plus polarisée: la part des salaires dans le produit national est en deçà de 55% (près de dix points de moins qu’en France), et elle est chute (comme en France et dans la quasi-totalité des pays occidentaux) depuis les années 1980 (60% en 1984, 70,3% en France en 1980). Le taux de travailleurs en dessous du seuil de pauvreté est le plus élevé de l’Union Européenne (14%). Au même moment, la dérégulation financière, les privatisations et la politique de taux intérêts élevés, pratiquée avec un zèle admirable par les gouvernements du «socialiste modernisateur» (véritable chouchou des médias et des élites européennes) Costas Simitis (1996-2004), opérait une redistribution sans précédent en faveur des spéculateurs de la bourse, détenteurs d’actions et de bons du Trésor.

La Grèce occupait ainsi, en 1997, le troisième rang parmi les pays de l’OCDE pour les inégalités, dépassée uniquement par le Mexique et la Nouvelle Zélande. Le revenu des 20% les plus riches de la population est supérieur de plus de six fois à celui des 20% les plus pauvres (contre un à trois au Danemark par exemple). Et encore, ces inégalités «primaires» sont aggravées par les inégalités «secondaires» dues à la faiblesse de l’État social, tout particulièrement dans deux domaines clés, la santé et l’éducation, gangrénés de façon chronique par la logique du profit. Pour en rester à celui de l’éducation, avec moins de 3,5% de son budget national, la Grèce se situe traditionnellement en queue de peloton européen. Elle se hisse toutefois au premier rang pour les dépenses des ménages allouées à l’éducation, égales en volume à celle de l’État. Un invraisemblable univers fait d’entreprises spécialisées dans le soutien scolaire, de cours privés et d’établissements privés censés fournir des formations professionnelles, voire même des formations à prétention «universitaire» (en grande part assurées par les antennes locales d’établissements universitaires du monde anglophone, ou, en réalité, simplement agréés par ceux-ci) se substitue très largement à une éducation publique défaillante. La réforme des universités lancée par l’actuel gouvernement en 2006 s’est attaquée à l’un des derniers éléments de service public qui subsistent. Il n’est guère surprenant qu’elle se soit heurtée à la mobilisation massive de la jeunesse, qui, avec des hauts et des bas, marque de façon continue la situation sociale des deux dernières années.

1a

1b

Crise politique et mobilisation populaire

Si l’acuité de la crise sociale forme l’arrière-plan indispensable à la compréhension de la révolte grecque, et de son impact international, elle ne saurait en elle-même suffire à en rendre compte. Deux facteurs doivent ici être pris en compte, que nous ne pouvons évoquer que de façon succincte: la crise politique, qui est à la fois une crise du système bipartite grec et une crise de l’État, et la capacité d’intervention directe de certains secteurs populaires.

Du point de vue politique, le système d’alternance des deux grands partis (Nouvelle Démocratie, droite, et PASOK, socialistes), totalisant habituellement, depuis les années 1980, autour de 85% des suffrages, présente des signes d’essoufflement à partir des élections de 2004. Jusqu’à la crise récente, on peut dire que c’est surtout le PASOK qui en a souffert, incapable de se différencier désormais d’un gouvernement de droite relativement «mesuré» et doté d’un premier ministre plutôt populaire. Le point culminant de cette crise d’identité du PASOK a été atteint au moment du mouvement contre la réforme des universités, lorsque la direction du parti fut contrainte de changer son attitude au Parlement, et de refuser de soutenir la modification proposée par la droite de l’article 16 de la constitution, qui accorde à l’État le monopole des missions de l’enseignement supérieur.

3_manif_grece

Cette crise du bipartisme a laissé un espace disponible à la «gauche de la gauche», que celle-ci, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays a su occuper. Profondément divisée dans ses deux composantes principales, le Parti Communiste Grec (KKE) et la Coalition de la Gauche Radicale (SYRIZA), auxquelles il convient d’ajouter une extrême-gauche fragmentée et électoralement marginale, mais forte en termes militants (et bien implantée dans les universités), la gauche grecque présente la particularité de s’écarter de la tendance dominante en Europe, qui a vu les forces communistes, ou issues de cette matrice, se subordonner progressivement à la social-démocratie (elle-même gagnée au néolibéralisme) à et la logique des alliances de «centre-gauche».

Le KKE est sans doute le parti le plus ouvertement néostalinien d’Europe, d’un sectarisme et d’un dogmatisme jamais pris en défaut, mais il garde une forte combativité, une capacité d’organisation de masse (y compris dans la jeunesse) et une assise dans les classes populaires. La Coalition SYRIZA regroupe le parti Synaspismos (Coalition de gauche, issue de deux scissions du PC, en 1968 et en 1990) et diverses organisations d’extrême-gauche (qui vont du maoïsme et du trotskisme au socialistes de gauche). Implantée essentiellement dans les couches éduquées, bénéficiant d’un fort vote jeune, elle a vu son audience s’élargir à partir de 2005, lorsque, après une longue lutte interne, la gauche de Synaspismos a réussi à prendre le contrôle du parti et à imposer une ligne de refus des alliances de «centre-gauche» et des velléités de participation à des gouvernements dirigés par le PASOK.

4_gr_ce

Les élections de l’automne 2007 ont ainsi témoigné d’une sensible poussée à gauche (le KKE passant de 6% à plus de 8% et SYRIZA de 3,3 à 5,5%), surtout dans les grands centres urbains et la jeunesse, avec un recul concomitant de l’emprise du bipartisme. Les sondages montrent que cette tendance s’est depuis amplifiée, essentiellement au profit de SYRIZA, qui semble recueillir un niveau d’intention de vote supérieur à 10%. Grâce notamment à la popularité de son jeune dirigeant, Alexis Tsipras (34 ans), souvent surnommé le «Besancenot grec», SYRIZA apparaît en effet en mesure d’exprimer politiquement, de façon partielle, mais néanmoins significative, le climat nouveau instauré par les mobilisations étudiantes et la colère sociale, avant tout celle des jeunes diplômés condamnés aux petits boulots, à la précarité et à la dépendance permanente vis-à-vis de leur famille.

5_grece_logo_syriza

Logo de SYRIZA

Pays aux fortes traditions de luttes sociales et d’insurrections, la Grèce a vu se multiplier ces dernières années les conflits durs, dont la réforme des universités et celle du système de retraite ont constitué les points de focalisation. Leur bilan est mitigé: le mouvement syndical (très bureaucratisé mais regroupé dans une confédération unique, qui garde un ancrage important) a jusqu’à présent échoué à obtenir des concessions significatives. Ses directions ont pour l’essentiel avalisé les mesures néolibérales. Le mouvement étudiant, a pu par contre obtenir un repli partiel du gouvernement sur la question de la réforme constitutionnelle concernant les universités privées, même si la restructuration entrepreneuriale de l’enseignement supérieur est en cours et que la législation européenne oblige désormais les gouvernements de reconnaître la validité des diplômes accordés par tout type d’établissement «universitaire», public ou privé.

Les mobilisations répétées de la jeunesse se sont heurtées à un autoritarisme grandissant, et à une répression accrue, qui ont joué un rôle décisif dans le climat policier qui a abouti aux événements de décembre dernier. Elles ont toutefois joué un rôle décisif dans la déstabilisation du consentement aux politiques gouvernementales, et précipité le discrédit des solutions néolibérales, partagées par les deux principaux partis.

L’incurie manifeste de l’appareil d’État lors des incendies qui ont ravagé le Péloponnèse l’été 2007 a intensifié la crise politique, en lui ajoutant une forte dimension de crise de l’autorité de l’État, incapable d’assurer les conditions élémentaires de la vie sociale (la sécurité des biens, du patrimoine national et des personnes). Cette crise de légitimité du noyau même de l’action étatique a atteint un niveau paroxystique avec le meurtre de sang froid du jeune Alexis par un policier. Cette fois, c’est le monopole de la violence légitime par l’État qui fut mis en cause, et de façon large, comme l’atteste l’étendue et le caractère des émeutes, qui furent le fait non pas de petits groupes de «casseurs» mais, surtout, de fractions significatives de la jeunesse scolarisée, y compris celle issue des «classes moyennes».

Précisons également, que les rues des villes grecques non pas été simplement le théâtre d’émeutes mais également celui d’importantes manifestations de lycéens, d’étudiants et de travailleurs, certaines spontanées, d’autre à l’appel des partis de la gauche radicale et des syndicats, notamment lors de la grève générale (prévue depuis longtemps, mais maintenue) du 10 décembre 2008. Les bâtiments publics, avant tout les postes de police, ont été encerclés, parfois même attaqués, de façon entièrement spontanée des dizaines de fois dans l’ensemble de pays. Des petites bourgades ou îles ont vu se dérouler des manifestations (en général lycéennes) pour la première fois de leur histoire, signe infaillible de l’ancrage profond de la révolte.

C’est ce rapport de force d’ensemble, très différent, par exemple, de celui de l’automne 2005 en France, qui explique l’attitude défensive, voire apeurée, du gouvernement face au déferlement de la colère populaire la semaine qui a suivi la mort du jeune lycéen, ainsi que son isolement politique. Les appels à la démission de la gauche radicale étaient, certes, attendus, malgré une attitude pour le moins ambiguë du KKE, qui paraît davantage préoccupé à polémiquer avec SYRIZA (accusé d’encourager les «casseurs»…) et à maintenir ses militants à distance des manifestations de masse, qu’à s’opposer au gouvernement. Il n’en reste pas moins que le PASOK, entièrement absent des mobilisations, a refusé son soutien au gouvernement et réclamé in fine lui aussi des élections anticipées. Il espère profiter de l’avantage que lui accordent les derniers sondages et faire jouer un réflexe de «vote utile», permettant de contenir la poussée de la gauche radicale et communiste.

Au moment où ces lignes sont écrites, la tournure que prendront les événements est entièrement ouverte. Une chose paraît cependant assurée: aux antipodes de l’archaïsme oriental dont on a voulu initialement l’affubler, la révolte grecque agit comme un révélateur puissant des tendances qui travaillent actuellement le monde capitaliste. Au croisement, d’un côté des dégâts cumulés des politiques néolibérales, et de leurs conséquences désintégratrices sur le système représentatif, mais aussi, de l’autre, de la mise en mouvement prolongée de secteurs sociaux et d’un «déverrouillage» partiel du jeu politique, elle indique les possibilités d’irruption directe des forces populaires sur le devant dans la scène.

Une histoire à la fois ancienne et nouvelle se joue devant nos yeux. Ce nouveau départ de l’insurrection est aussi le nôtre.

6_manif_grece_etudiants

Athènes, 10 décembre 2008


Stathis_Kouvelakis
Auteur:

Stathis KOUVELAKIS
Στάθης Κουβελάκης



***************
Source : Contretemps
Article original publié le 14/12/2008
Sur l’auteur
Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.
URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6652&lg=fr

Posté par LE TACLE à 18:55 - Grèce - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 décembre 2008

GRÈCE : CES ADOLESCENTS SANS FUTUR

ET LES POLITICIENS QUI NE SAVENT QUE LES CONDAMNER

il_manifesto

C’est la Grèce entière - et pas seulement son gouvernement - qui vit un des moments les plus difficiles de son histoire contemporaine. Presque personne n’arrive à comprendre ce qui se passe réellement ces derniers jours dans les rues de la capitale et des autres grands centres urbains, quelle est la vraie raison de cette protestation spontanée, de cette guérilla urbaine, dont les jeunes sont les acteurs principaux. Presque personne non plus ne sait quelle sont les causes plus profondes qui ont poussé des milliers de jeunes, encagoulés ou à visage découvert, à affronter pendant quatre jours de suite les forces spéciales de la police. La majorité des Grecs croyait jusqu’ici que ceux qui lançaient des cocktails molotov ou des pierres appartenaient à des groupes d’anarchistes qui opèrent dans le quartier d’Exarchia à Athènes. Subitement, en l’espace de quelques heures, les cocktails molotov et les manifestations violentes ont pourtant explosé sur tout le territoire et même dans des villes qui n’ont pas d’université. Comment cela se fait-il ? Se demandent-ils tous.

Les dimensions de ces affrontements, qui pour le moment ne peuvent pas encore être considérés comme une révolte au sens strict, ne sont pas comparables aux “événements” de Bologne en 1977, ni à ceux de Gênes en 2001, pour faire une comparaison avec l’Italie. Car bien qu’il existe un lien commun entre toutes les “révoltes” contre le pouvoir de l’État et de l’establishment, les temps ont changé et la confrontation sociale est également différente dans un pays comme la Grèce, qui se trouve aux confins de l’Union européenne : pauvre jusqu’à hier et avec des progrès dans différents secteurs, comme celui de l’économie et de l’éducation, qui se révèlent souvent fictifs.


ces_adolescents_sans_futur

"Que la rage devienne notre combat" : un des slogans des coordinations de lutte des écoles qui ont fleuri dans tout le pays.
Ici l'en-tête du blog de celle de Patras

Tout d’abord, il est trop imprécis et en partie erroné de soutenir que ces affrontements sont le résultat de la crise économique mondiale. C’est imprécis, parce que l’économie grecque souffrait déjà depuis longtemps du manque d’investissements, de la privatisation des entreprises publiques, de la flexibilité dans le monde du travail qui a fait croître un taux de chômage déjà haut, de l’augmentation du coût de la vie, etc. La Grèce fait partie de la zone euro, mais survit grâce à une économie souterraine très importante. Cette thèse perd également beaucoup de son sens si l’on considère que les jeunes en “révolte” sont des mineurs ou des étudiants universitaires qui ne subissent donc pas, de manière directe en tout cas, les conséquences de la crise économique. Au contraire, ce sont souvent eux les victimes du consumérisme. Au sein de la contestation à Athènes, il y a également la “génération des 700 euros”, mais ils ne sont qu’une minorité.

Ce qui est le plus impressionnant dans tout ça, c’est la réaction du monde politique. La surprise des premières heures a été remplacée par des déclarations banales. Au lieu d’ouvrir, même avec du retard, la voie à un dialogue avec les jeunes, qui pourrait être le préalable d’un mea culpa, les conservateurs pointent du doigt les jeunes encagoulés et condamnent les violences. Comme si les licenciements successifs de milliers de travailleurs, le système anachronique ou la réforme de l’Éducation voulue par le gouvernement n’étaient pas eux-mêmes une violence. Un enseignement, d’ailleurs, qui n’est gratuit que sur le papier et qui oblige les étudiants à apprendre par coeur des livres entiers s’ils veulent réussir les examens d’entrée à l’université. Comme si n’étaient pas également de la violence les... scènes de violence et la télévision-poubelle, les scandales et la corruption, l’effondrement du système des soins de santé, des retraites, la perte de milliers de jeunes de l’âge d’Alexis chaque année, à cause d’accidents de la route provoqués par des routes qu’on ne voit même pas dans des pays du tiers-monde.

Certes, la compensation [pour la mort d’Alexis, NdT.] ne justifie certes pas les destructions dans les rues d’Athènes. Mais elle donne tout de même une idée de ce que vivent eux-mêmes les étudiants grecs, parfois directement, parfois indirectement. “Un événement tragique comme la mort d’Alexis ne peut être utilisé comme prétexte pour déclencher une violence cruelle”, a dit hier le Premier ministre grec, promettant l’application sévère de la Loi. Karamanlis utilise la manière forte face aux jeunes. Le dirigeant socialiste Giorgios Papandreou, bien que plus prudent dans les mots, est sur la même longueur d’onde quand il condamne les désordres et la suppression de l’État de droit par la faute des conservateurs. Le duel bipartite continue avec des déclarations convenues et personne ne pense à se poser la question : pourquoi cette contestation ? La position de la Coalition de Gauche, Synaspismos (la nouvelle gauche) est différente car, par la voix de son dirigeant Alekos Alavanos, elle a défendu les jeunes parce qu’ils revendiquent une vie meilleure. Une déclaration qui a provoqué la réaction des communistes orthodoxes, car selon la secrétaire du KKE, Aleka Papariga, Synaspismos donne une couverture politique aux jeunes encagoulés !

La rage des étudiants est évidemment due à l’assassinat d’Alexis. C’est-à-dire d’un des leurs, qui a été tué par la main de fer d’un policier. L’identification était inévitable, surtout si l’on pense que le jeune tué ne faisait partie d’aucun groupe politique. Mais la colère d’Athènes est due en grande partie à l’absence d’un futur digne, au chômage qui frappe à la porte, avant même le diplôme, alors que le présent ne présente pas d’issue, marqué par un niveau d’instruction presque vide et la rupture du rapport entre étudiants et enseignants. Sans parler de l’attitude de la police face aux jeunes. Les “délits de sale gueule”, les contrôles, les abus de pouvoir, les mauvais traitements sont à l’ordre du jour dans un pays où l’État policier, également hérité de la droite, a une longue tradition. Il y a donc un terreau, un arrière-plan social qui est plus évident en Grèce que dans d’autres pays européens.

L’ampleur des affrontements est également due à l’absence de plan de la part des forces de police, qui étaient présentes et absentes en même temps. Les forces de police en tenue anti-émeutes attaquaient au lacrymogène, mais la douleur et l’indignation étaient tellement grandes et le flux d’étudiants qui manifestaient spontanément tellement important que la situation est devenue incontrôlable. En outre, il était évident que les forces de l’ordre étaient, selon les termes de leurs dirigeants, dans une position de “défense”, démontrant ainsi indirectement les responsabilités politiques du gouvernement dans l’assassinat de l’adolescent. D’un autre côté, les policiers n’ont réussi à défendre ni les symboles de la globalisation, banques, McDonald’s, boutiques de luxe, bâtiments du gouvernement, ni les magasins de ceux qui se trouvaient déjà au bord de la faillite, à cause de la crise économique. Si la réaction des jeunes Grecs est aveugle mais compréhensible, celle de la police et du gouvernement d’Athènes est tout aussi aveugle, mais surtout incompréhensible.


Pavlos_Nerantzis
Auteur:

Παύλος Νεράντζης

Pavlos NERANTZIS




Traduction : Alexandre Govaerts

Révision :  Fausto Giudice

***************
Source : Quei giovanissimi senza futuro, e la politica sa solo condannarli
Article original publié le 10/12/2008
Sur l’auteur
Alexandre Govaerts collabore avec Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.
URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6602&lg=fr

Posté par LE TACLE à 14:06 - Grèce - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 décembre 2008

GRÈCE : LA LETTRE OUVERTE DES AMIS D'ALEXANDRE - LA CARTA ABIERTA DE LOS AMIGOS DE ALEXANDROS

distribuée pendant ses funérailles, le 9 décembre
distribuida durante su funeral, el 9 de diciembre
Distributed during his funeral on December 9

Αλέξανδρος Γρηγορόπουλος, 15 ετών
Alexandros_Grigoropoulos

ALEXANDROS GRIGOROPOULOS 15 ans
tué par balle par la police grecque

ΘΕΛΟΥΜΕ ΕΝΑΝ ΚΑΛΥΤΕΡΟ ΚΟΣΜΟ. ΒΟΗΘΗΣΤΕ ΜΑΣ
NOUS VOULONS UN MONDE MEILLEUR. AIDEZ-NOUS
QUEREMOS UN MUNDO MEJOR, AYUDADNOS
WE WANT A BETTER WORLD, HELP US

Δεν είμαστε τρομοκράτες, «κουκουλοφόροι», «γνωστοί-άγνωστοι».
Nous ne sommes pas des terroristes, des “porteurs de cagoules”, des “inconnus-connus”
No somos terroristas ni "encapuchados" ni "desconocidos-conocidos"
We are not terrorists, nor "hooded ones" nor "unknown-knowns"

ΕΙΜΑΣΤΕ ΤΑ ΠΑΙΔΙΑ ΣΑΣ.
NOUS, NOUS SOMMES VOS ENFANTS.
SOMOS VUESTROS HIJOS.
WE ARE YOUR CHILDREN.

Αυτοί, οι γνωστοί-άγνωστοι....
Eux, ce sont des “inconnus-connus” ….
Son ellos los "desconocidos-conocidos"...
They are the "unknown-knowns"…   

Κάνουμε όνειρα - μη σκοτώνετε τα όνειρά μας.
Nous faisons des rêves. Ne les anéantissez pas.
Tenemos sueños. No los destruyáis.
We have dreams. Don't destroy them.

Έχουμε ορμή - μη σταματάτε την ορμή μας.
Nous avons la fougue, ne nous arrêtez pas
Somos fogosos, no nos detengáis
We are alive, don't stop us

ΘΥΜΗΘΕΙΤΕ.
SOUVENEZ-VOUS
ACORDAOS
REMEMBER

Κάποτε ήσασταν νέοι κι εσείς.
Un jour, vous avez été jeunes, vous aussi
También vosotros fuisteis jóvenes un día
You were also young once

Τώρα κυνηγάτε το χρήμα, νοιάζεστε μόνο
Aujourd'hui, vous courrez après l’argent, vous ne vous souciez
Hoy corréis tras el dinero, sólo os preocupáis
Today you run after money, you only worry about

για τη «βιτρίνα», παχύνατε, καραφλιάσατε
que des apparences, vous avez grossi, perdu vos cheveux
de las apariencias, habéis engordado, estáis calvos
appearances, you've grown fat, you're bald

ΞΕΧΑΣΑΤΕ.
VOUS AVEZ OUBLIÉ.
HABÉIS OLVIDADO.
YOU'VE FORGOTTEN

Περιμέναμε να μας υποστηρίξετε,
Nous attendions votre soutien,
Esperábamos vuestro apoyo
We hoped for your support

Περιμέναμε να ενδιαφερθείτε,
Nous attendions votre intérêt,
Esperábamos que os interesarais
We hoped for your concern

να μας κάνετε μια φορά κι εσείς περήφανους.
pour que, cette fois, ce soit nous qui soyons fiers de vous.
para que esta vez fuésemos nosotros quienes se sintieran orgullosos
so that it was us who made you feel proud

ΜΑΤΑ ΙΑ.
EN VAIN.
PERO FUE EN VANO.
BUT IT WAS IN VAIN.

Ζείτε ψεύτικες ζωές, έχετε σκύψει το κεφάλι,
Vos vies ne sont que mensonge, vous avez baissé la tête,
Vuestras vidas no son más que mentiras, habéis agachado la cabeza,
Your lives are nothing more than lies, you've lowered your head,

έχετε κατεβάσει τα παντελόνια και

vous avez descendu vos pantalons et
Os habéis bajado los pantalones y
You've dropped your pants and

περιμένετε τη μέρα που θα πεθάνετε.
vous attendez le jour de votre mort
estáis a la espera de la muerte
you're awaiting death


Δε φαντάζεστε, δεν ερωτεύεστε, δεν δημιουργείτε.
Vous n’avez plus d’imagination, vous n’aimez plus, vous ne créez plus
Os falta imaginación, ya no queréis a nadie, no hacéis nada creativo
You lack imagination, you don't love anything anymore, you don't do anything creative

Μόνο πουλάτε κι αγοράζετε.
Vous ne faites qu’acheter et vendre
Sólo comprar y vender
Only buy and sell

ΥΛΗ ΠΑΝΤΟΥ
LE MATIÉRIALISME PARTOUT
MATERIALISMO POR TODAS PARTES
MATERIALISM ON ALL SIDES


ΑΓΑΠΗ ΠΟΥΘΕΝΑ – ΑΛΗΘΕΙΑ ΠΟΥΘΕΝΑ

L’AMOUR NULLE PART - LA VÉRITE NULLE PART
EL AMOR EN NINGUNA - LA VERDAD EN NINGUNA
LOVE ON NONE – THE TRUTH ON NONE


Πού είναι οι γονείς;
Où sont les parents ?
¿Dónde están vuestros padres?
Where are our parents?


Πού είναι οι καλλιτέχνες;
Où sont les artistes ?
¿Dónde están los artistas?
Where are the artists?

Γιατί δε βγαίνουν έξω;
Pourquoi ne descendent-ils pas dans la rue ?
¿Por qué no salen a la calle?
Why aren't you in the streets?

ΒΟΗΘΗΣΤΕ ΜΑΣ
AIDEZ-NOUS
AYUDADNOS
HELP US

ΤΑ ΠΑΙΔΙΑ
(signé) LES JEUNES
(firmado) LOS JÓVENES
(signed) THE YOUTH

Υ.Γ.: Μη μας ρίχνετε άλλα δακρυγόνα. ΕΜΕΙΣ κλαίμε κι από μόνοι μας.
PS : Arrêtez vos gaz lacrymogènes. NOUS pleurons assez par nous-mêmes !
PS: Dejad de lanzarnos gases lacrimógenos. ¡Ya lloramos bastante sin vuestra ayuda!
PS: Stop shooting tear gas. We've cried enough with your help!


Gr_ce_jeunes_libert_


Traduction : FRANÇAIS
Fabienne D.
 

Traduction : ESPAÑOL Manuel Talens (Tlaxcala)

Traduction : ENGLISH Scott (Tlaxcala)

Source :
http://fdoun.canalblog.com/archives/2008/12/10/11701665.html

Voir également des vidéos dans la GALLERY TLAXCALA

Posté par LE TACLE à 10:24 - Grèce - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 décembre 2008

GRÈCE : RAGE DES ENSEIGNANTS

« Une prise de conscience née dans le sang »

il_manifesto

Nous avons demandé à plusieurs professeurs universitaires de nous commenter la mobilisation sans précédent des étudiants en Grèce. Leurs paroles sont emplies de rage et douleur pour ce qui s’est passé, mais aussi d’âpreté contre le gouvernement conservateur. Les professeurs universitaires ont devancé la grève générale d'aujourd'hui contre la réforme des lycées. (lundi 8/12)  , ils n'ont pas fait de cours, comme dans beaucoup d'écoles grecques occupées par les étudiants avant même que le gouvernement ne déclare un jour de fermeture de tout le système éducatif du pays.

Jannis Mylopoulos est professeur à l’université Polytechnique de Salonique : « Ce qui est inouï dans la mobilisation massive des étudiants c’est son ampleur, sa force et sa spontanéité. L'homicide (d’Alexandros Grigoropoulos, NdRv) a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, car la police grecque agit habituellement de façon autoritaire et souvent arbitraire. Le pouvoir occulte, la maffia paraétatique que la droite a crée depuis la fondation de l’État grec a continué à sévir jusqu'à présent, et dans ce cas, grâce, à la politique du gouvernement de Karamanlis. La question est quelle force politique parviendra - et comment –, dorénavant, à convaincre le citoyen qu’il fait face à un État capable de le protéger des abus et des mauvais traitements. »

« La jeunesse voit l'incapacité des forces politiques à gouverner - dit Zissi Papadimitriou, professeur à l'Université de Salonique - et aucun avenir pour elle-même. Il n'y a pas une véritable alternative politique dans notre pays. Le fait que ces manifestations de protestation soient spontanées n'exclut pas que dans très peu de temps apparaissent de nouvelles forces dans le système politique grec. À part cela, il est clair que l'expérience va servir à former une conscience politique chez tous les jeunes qui participent aux mobilisations. Par contre et malheureusement, le monde de la culture est absent. Une partie de mes collègues se montrent indifférents à tout ce qui concerne l’avenir de ce pays ; d'autres font déjà partie de l'establishment. »

Triantafyllos Mytafidis est le président de l'association des professeurs de l’enseignement secondaire. Il a été prisonnier politique pendant le régime de la junte des colonels* : « D'abord, les scandales ; maintenant le gouvernement Caramanlis qui assassine. Il y a un saut qualitatif très important dans sa politique répressive, car jusqu'à présent ils nous avaient habitués à l'appauvrissement, à la vente des biens publics, au vol de nos fonds d’assurances et à un autoritarisme général. La désolation et la rage des étudiants doit se transformer en une force qui entraîne de nouvelles luttes sociales. »

Auteur:   Pavlos  NERANTZIS pour "IL MANIFESTO"

Traduction : Esteban

Révision : Fausto Giudice

Note:
*Junte des colonels : le 21 avril 1967 un groupe de colonels de l’armée grecque réussit un coup d’État. Différents gouvernements militaires se succèderont. Les soulèvements des étudiants qui vont s’organiser à partir de novembre 1973 et qui deviendront un révolte populaire, feront tomber ce régime militaire en août 1974.

ESPAÑOL

***************
Source : Rabbia dei docenti: «Nuove coscienze nate nel sangue»
Article original publié le 9/12/2008
Sur l’auteur
Esteban G. et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala
URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6553&lg=fr

Posté par LE TACLE à 10:09 - Grèce - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1