24 avril 2008
PARAGUAY: La victoire de Lugo et ses incidences sur le Brésil

C’est dans un climat d’euphorie que des dizaines de milliers de Paraguayens ont envahi les rues du centre d’Asunción dans la soirée du dimanche 20 avril pour célébrer l’annonce officielle, par le Tribunal Supérieur de Justice Electorale (TSJE), de la victoire de l’ex-évêque catholique Fernando LUGO lors du scrutin présidentiel au Paraguay.
Cette fête populaire, chargée d’espoir, marque un virage historique dans ce pays qui a tant souffert, mettant un terme à des décennies de pouvoir du parti de droite Colorado et confirmant ainsi l’inédit tournant à gauche de l’échiquier politique en Amérique Latine, si redouté par l’impérialisme états-unien et par les forces oligarchiques de la région et mal compris par certaines organisations sectaires de l’extrême-gauche.
La foule en liesse s’est massée devant le siège du Comité de l’Alliance Patriotique pour le Changement ( Alianza Patriótica para el Càmbio – APC ) quand le dépouillement du scrutin indiquait une augmentation de l’écart entre LUGO et la candidate " colorada " Blanca OVELA. Personne n’osait croire en ce résultat, craignant des fraudes électorales massives.
Prudent, le nouveau Président a déclaré : " Quand la justice aura ratifié le résultat, une voie s’ouvrira pour une intégration réelle du continent en Amérique Latine. " La journée du candidat en ce jour d’élections illustre bien son profil progressiste d’adepte de la Théologie de la Libération. Il a été voté le matin accompagné par l’Argentine Hebe de BONAFINI, légendaire leader des " Mères de la Place de Mai ", avant d’aller prier, avec son ami brésilien Frei Betto ( représentant les secteurs les plus progressistes de l’église brésilienne, ndt ) à la paroisse San-Juan Batista.
Les manœuvres des média réactionnaires
La victoire de " l’évêque des pauvres " comme il est surnommé en raison du travail réalisé auprès des sans-terre de San-Pedro, une des régions les plus misérables du pays, emplit d’espoir le peuple paraguayen et renforce le processus d’intégration progressiste en cours sur le continent mais elle soulève également quelques préoccupations au Brésil.
Pollués par la campagne des grands média oligarchiques, certains craignent l’éclosion de conflits avec le pays voisin sur les questions relatives à l’énergie hydro-électrique produite par le barrage d’Itaïpu et à la présence de milliers de fermiers brésiliens dans l’agriculture paraguayenne. Il est vrai que ces thèmes ont été au centre de la campagne électorale, où tous les candidats, et pas uniquement LUGO, se sont prononcés pour des modifications, en particulier quant aux clauses du Traité d’Itaïpu.
Mais quels changements peuvent réellement intervenir dans les relations entre le Brésil et le Paraguay ? Quelles peuvent être en la matière les incidences de la victoire historique de Fernando LUGO ? Pour mieux saisir les enjeux en question et ne pas se laisser manœuvrer par les campagnes médiatiques en cours, il est indispensable de se référer à l’ouvrage récemment publié " Le droit du Paraguay à la souveraineté ", dirigé par Gustavo CODAS.
Il regroupe trois contributions qui s’attachent à analyser l’audience étonnante rencontrée par le théologien de la libération, les propositions figurant dans le programme électoral de sa formation, baptisée en guarani " Tekojoja " ( qui signifie " vivre entre égaux " ) et les vraies polémiques existantes sur la brûlante question du Traité de Itaïpu, thème principal de l’ouvrage.
Les dettes du capitalisme brésilien
Dès l’introduction, le Paraguayen Gustavo CODAS, qui a vécu en exil au Brésil du temps de la dictature d’Alfred STROESSNER et milite à la C.U.T. ( Centrale Syndicale du Paraguay ), affirme que la victoire de Lugo doit inévitablement mener à une révision des relations bilatérales. " Le pays souffre d’un lourd héritage dont le Brésil est en grande partie responsable. Le Paraguay a tout d’abord subi les conséquences durables de la guerre d’extermination menée à son encontre entre 1864 et 1870 par le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay puis, dans la deuxième moitié du 20ème siècle, par le renforcement d’un système capitaliste de type mafieux, lié à la bourgeoise brésilienne, par le biais d’activités illicites telles que le narco-trafic, le blanchiment d’argent, la contrebande, etc. "
Il estime qu’une nouvelle relation entre les deux pays, plus juste et souveraine, doit se fonder sur trois axes essentiels :
" En premier lieu, la renégociation du Traité d’Itaïpu. Secundo, une évaluation des résultats de l’invasion d’une bonne partie du territoire oriental du Paraguay par des latifundiaires brésiliens producteurs de soja ( initiée au début des années 70 ).Tertio, une intégration dans le Mercosur qui comprenne une véritable compensation des asymétries de ce petit pays pauvre en relation aux deux plus grands partenaires de ce marché, le Brésil et l’Argentine. "
Ce livre, précise-t-il, vise à renforcer dans la gauche brésilienne " le sentiment internationaliste qui, au-delà des grands discours sur la solidarité, doit se traduire en actes concrets permettant de réparer les dommages causés par le capitalisme brésilien au Paraguay. "
Le programme du mouvement " Tekojoja "
Dans cette perspective, les trois contributions constituent un apport intéressant au débat. La première, de Richard GOTT, membre honoraire de l’Institut d’Etudes des Amériques de l’Université de Londres, trace une biographie détaillée de " l’évêque rouge du Paraguay". La deuxième est un résumé du programme du Mouvement Populaire " Tekojoja " :
Dans les grands thèmes, la bataille pour une " révolution agraire ", la " souveraineté énergétique " stratégique, une " planification à long terme du développement national ", " un travail productif et digne pour tous ", " une sécurité sociale accessible à tous ", " une intégration régionale solidaire ", entre autres sujets. C’est un programme réformiste, basé sur la croissance économique, mais qui se fonde sur " les valeurs de liberté qui ont nourri la lutte patriotique de notre peuple et sur les idéaux socialistes. "
La contribution la plus longue, la plus documentée et qui concerne directement les Brésiliens est celle de l’ingénieur Ricardo CANESE, un des principaux conseillers du nouveau Président. Il aborde " la reconquête de la souveraineté hydro-électrique du Paraguay ". S’appuyant sur un nombre considérable de données techniques, celui-ci soutient que la capacité de production d’énergie du pays est le seul facteur qui peut désentraver le développement et garantir une plus grande justice sociale. Selon lui, la victoire de LUGO ne peut que relancer ce débat stratégique, abandonné par l’oligarchie paraguayenne qui, " a échangé de façon honteuse la souveraineté hydro-électrique contre quelques modestes concessions et contre des soutiens politiques de la part des élites au pouvoir chez nos voisins les plus puissants ", à l’image de ce qui a pu se passer au Panama avec le canal et en Bolivie avec les réserves de gaz et d’hydrocarbures.
Les traités d’Itaïpu et de Yacyretà
Au-delà de positions qui peuvent être contestables comme celle de se démarquer des expériences socialistes, celle qui accrédite la thèse du sous-impérialisme – " nous avons plus souffert de notre dépendance à l’égard des sous-métropoles ( Brasilia et Buenos-Aires ) que de l’empire lui-même "-, et de celle qui prétend qu’il n’existe pas d’alternative au capitalisme, CANESE présente un argumentaire consistant sur le " vol " de l’énergie hydro-électrique du Paraguay. Il démontre que les prix fixés par le Traité d’Itaïpu se situent bien en dessous des prix du marché, que les taux d’intérêts relatifs à l’amortissement de l’investissement sont usuriers et creusent la dette extérieure et que les règles de commercialisation sont léonines. Le Paraguay consomme à peine 12 % de l’énergie produite à Itaïpu mais est dans l’obligation de vendre le reste au Brésil. Un accord similaire a été signé avec l’Argentine concernant l’exploitation de la production d’énergie à Yaciretà.
CANESE évalue à 3,645 milliards de dollars U$ par an la perte résultante de ces traités inéquitables. Il estime que la renégociation des ces accords avec le Brésil et l’Argentine constitue la seule issue afin que le pays puisse disposer de leviers économiques suffisants pour une politique de développement et d’investissement dans des programmes sociaux qui permette de surmonter l’extrême misère du pays.
" Le Paraguay est un pays hydro-électrique. C’est le seul pays de la région générant des excédents… Avec un PIB d’environ 7,5 milliards de dollars U$, il possède une richesse hydro-électrique qui représente 50 % de son PIB. C’est pourquoi il n’y a rien de plus essentiel que de recouvrer sa souveraineté sur cette si précieuse ressource naturelle. "
Les propositions qu’il formule et qui ont inspiré le programme de LUGO, ne prônent pas la rupture unilatérale des accords, comme l’insinue la campagne des grands média oligarchiques. Elles visent à garantir des prix équitables, à réduire les taux d’intérêts et à définir de nouvelles règles de collaboration.
Elles ne font ni plus ni moins que défendre la souveraineté du Paraguay !
Altamiro BORGES
Journaliste, membre du Comité Central du PC do B, et auteur de nombreux ouvrages
Vermelho brasil
Traduction: Pedro DA NOBREGA
